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Régime crétois et cuisines méditerranéennes entre fictions et réalités

Les raisons du succès
Qui d’entre nous n’a entendu parler de l’alimentation méditerranéenne et du fameux “régime crétois” ? Leurs bienfaits pour la santé, largement relayés par les médias et la publicité, sont pour beaucoup dans l’intérêt qu’ils suscitent auprès du grand public.
Mais les raisons d’un tel succès populaire relèvent aussi de considérations d’une toute autre nature...



- De prime abord, la simple évocation de la Méditerranée constitue un puissant stimulant de notre imaginaire. Elle fait surgir tout un univers de sensations agréables, d’images paradisiaques (plages inondées de soleil, mer limpide, campagne préservée, farniente, convivialité retrouvée...).



- Ces régimes présentent tous les attraits d’une alimentation perçue comme “naturelle” et “traditionnelle”, deux notions très valorisées par des mangeurs en quête de réassurance et de racines. Ceux-ci ignorent généralement que le régime crétois traditionnel a été fortement ébranlé par les influences extérieures : tels Ulysse et ses compagnons, les jeunes Crétois ont cédé aux sirènes… des fast-food d’Héraklion, délaissant leurs feuilletés au pourpier pour la trilogie hamburger-frites-ketchup.


- Appétissante et propice à la convivialité, l’alimentation méditerranéenne réconcilie santé et plaisir. Riche en saveurs, en arômes et en couleurs, elle répond à la polysensorialité recherchée par le mangeur d’aujourd’hui. La modération requise n’est pas perçue comme une ascèse draconienne, mais au contraire comme le moyen d’atteindre l’objectif du corps " parfait ".



- La présentation de ces “diètes” comme l’idéal de la bonne alimentation offre les vertus rassurantes de toute vision modélisatrice. Au mangeur inquiet et déboussolé par la " cacophonie " des discours, elle fournit des repères simples, stables, et faisant l’objet d’un large consensus scientifique.


- Le “paysan crétois” apparaît comme l’incarnation d’une sagesse perdue, d’un homme “simple”, indifférent aux tentations et aux illusions du monde moderne (pourtant, dès 1948, une enquête révélait que les Crétois étaient insatisfaits de leur régime frugal : ils souhaitaient consommer davantage de viande, de poisson, de beurre… comme les occidentaux !).



- Pour certains de nos concitoyens, le régime crétois fait aussi référence à un “âge d’or”. Il y a plus de 3500 ans, la Crète fut le berceau de la culture minoenne, “la première civilisation véritablement humaine de la Méditerranée, qui enseignait l’art de vivre et la culture du raffinement.” (Paul FAURE, 1971).



- Le régime méditerranéen est fortement axé sur la consommation de produits végétaux, c’est-à-dire sur des aliments “bons à penser”. En effet, dans nos représentations actuelles, les végétaux affirment de plus en plus leur supériorité symbolique et éthique sur les produits animaux : ils sont perçus comme “bons”, “naturels”… à la différence de tout ce qui est issu de l’animal (que les Grecs et les Romains de l’Antiquité considéraient déjà comme des nourritures de " barbares ").



- Bénéfique à notre corps, l’alimentation méditerranéenne l’est aussi pour notre esprit. Elle répond positivement au “principe d’incorporation” des ethnologues, c’est-à-dire à la croyance selon laquelle “je deviens ce que je mange”. En ingérant ces produits, j’incorpore aussi du plaisir, du soleil, de la détente et de la rêverie, de la " nature " et des racines sécurisantes, de la sagesse et de l’éthique… Ainsi, le régime crétois / méditerranéen est bien plus qu’un mode d’alimentation. C’est un véritable art de vivre et, de surcroît, le plus économique des antidépresseurs ! D’où son succès...


Les cuisines méditerranéennes entre fictions et réalités


S’il existe des traits communs entre les cuisines méditerranéennes, celles-ci se caractérisent tout autant par leur extraordinaire diversité : la cuisine que l’on mange à Beyrouth n’a pas grand chose à voir avec celle que l’on consomme au Caire, à Marakkech, à Naples ou à Marseille.

Autant que sa prétendue uniformité, le caractère “indigène” et “pluri-millénaire” de cette (ces) cuisine(s) constitue une autre idée reçue. Les Grecs Anciens, les Romains de l’Empire, ni même les populations de l’époque médiévale ne se nourrissaient comme leurs descendants actuels. Et ils ne connaissaient pas ces aliments emblématiques de la cuisine méditerranéenne d’aujourd’hui que sont la tomate et le basilic, le piment et le poivron, la courgette et les haricots, le melon, nombre d’épices…
Bien que proposée comme modèle à des citadins pressés et soucieux de leur “ligne”, la cuisine du bassin méditerranéen est, dans sa version traditionnelle, une cuisine qui prend beaucoup de temps et qui, par ailleurs, a développé l’art de la… friture. Quant à la sobriété et à la sagesse tant vantée des habitants de ces régions, elle était bien moins le signe d’un contrôle des désirs que le fruit de la… nécessité : jusqu’à une date récente, tous les pays méditerranéens ont, à des degrés divers, connu la pauvreté, la sécheresse, les disettes, les guerres et les invasions dévastatrices, le pillage et la réquisition forcée des ressources alimentaires.




Eric BIRLOUEZ
2003

Agronome consultant et enseignant en Histoire et Sociologie de l’Alimentation


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