N° 178 | septembre 2017

Conseils nutritionnels prodigués par le médecin généraliste : les attentes des patients et les freins des médecins

La majorité des médecins généralistes considèrent que faire de l’éducation nutritionnelle fait partie de leurs rôles 1. Cependant, en l’absence de demande des patients, la peur de paraître moralisateur ou trop intrusif est souvent un frein pour aborder l’alimentation en consultation 1,2. Ces craintes sont-elles fondées ? Quelles sont les attentes des patients en termes de conseils nutritionnels ?

Dans le cadre d’une étude quantitative transversale, 800 questionnaires ont été distribués dans les salles d’attentes de cabinets urbains et ruraux du département de la Mayenne, 500 ont été récupérés. Les 485 questionnaires contenant au minimum les données démographiques du sexe et de l’âge ont été considérés comme exploitables. Les patients avaient en moyenne 48 ans, et comprenaient 76% de femmes. 53% ont déclaré une pathologie dont 6% une obésité.

Plus de 90 % des patients souhaitent recevoir des conseils alimentaires par le médecin

Les résultats montrent que plus de 90% des répondants souhaitent être pesés au moins une fois par an par leur médecin, alors que deux tiers des patients se pesaient régulièrement eux-mêmes. Plus de 90% des patients souhaitent recevoir des conseils alimentaires. La première motivation mise en avant est le surpoids, puis la volonté d’aider des proches. Ils préfèrent majoritairement des conseils oraux (72%), moins d’un patient sur cinq souhaitent un régime détaillé par jour. Ils sont peu demandeurs de conseils à toutes les consultations (8,6%) mais majoritairement en cas de pathologie liée à la nutrition (80%). Ils deviennent plus demandeurs de conseils s’ils avancent en âge ou ont un problème de santé en lien avec la nutrition.

Temps accordé à la nutrition : trop court pour 50% des patients

La moitié des répondants jugent le temps accordé à la nutrition trop court. L’autre moitié l’estime suffisant, avec une variation significative selon l’âge : contrairement aux plus âgés, les moins de 45 ans jugent plus souvent le temps accordé à la nutrition comme trop court. 56% des patients se déclarent prêts à venir à une consultation uniquement dédiée à la nutrition et ¾ des patients trouvent utile que leur médecin leur parle de nutrition et pensent que cela peut changer leurs habitudes. Si le médecin généraliste n’était la principale source d’information nutritionnelle que pour 20% des patients, ce pourcentage augmentait fortement en cas de maladie. Les répondants allaient chercher de l’information d’abord sur internet puis dans la presse écrite et à la télévision.

1 homme sur 2 est intéressé pour recevoir des conseils sur la fréquence de consommation des fruits et légumes

33% des patients sont intéressés par les recommandations sur les F&L tandis que plus de 55% disent déjà connaître ce repère. Contrairement aux patients plus âgés, les moins de 45 ans connaissement mieux le repère PNNS « au moins 5 fruits et légumes par jour » et sont moins demandeurs de conseils. Les hommes sont les plus demandeurs de conseils sur la fréquence de consommation des fruits (45%) et des légumes (43%) (respectivement 30% pour les femmes).

De façon significative, les patients déclarant leur médecin comme principale source d’information sont plus demandeurs d’information sur la fréquence de consommation des F&L. En outre, ils sont un peu plus de 45% à souhaiter des conseils sur le grignotage.

Les freins des médecins ne sont pas ceux des patients

Contrairement à la vision des médecins qui jugent comme un frein au conseil nutritionnel le caractère trop intime de l’alimentation 1,2, une minorité de patients (10%) ont peur d’être jugé en parlant de leur alimentation, 6,8% estiment qu’il s’agit d’un domaine trop personnel pour que le médecin en parle sans demande de leur part. Cette peur de parler de l’alimentation était plus fréquente chez les moins de 45 ans, les femmes et les personnes ayant mis en avant le fait qu’elles se trouvaient trop grosses comme motivation pour recevoir des conseils nutritionnels.

Un autre frein évoqué par les médecins est l’absence d’efficacité 2,3. Or la majorité des patients trouvent utile que leur médecin leur parle de leur alimentation et les trois quarts pensent que cela pourrait les aider à changer leurs habitudes alimentaires.

Autre frein évoqué par les médecins: le manque de temps lors de la consultation 2,3,4,5. Une solution serait de proposer une consultation uniquement consacrée à la nutrition : en effet la majorité des patients a déclaré être prête à venir à une telle consultation. Malgré tout, une autre étude montre que la majorité des patients profitent d’une autre consultation pour poser leurs questions sur l’alimentation 6, le médecin doit donc être à l’initiative de cette consultation dédiée.

«Que ton alimentation soit ta première médecine»

Les patients sont donc attentifs au rôle de l’alimentation sur leur santé. Ils deviennent réellement demandeurs de conseils en cas de pathologie liée à l’alimentation mais restent peu sensibilisés à la prévention primaire. Ils n’ont pas peur d’être jugés par leur médecin généraliste en parlant de leur alimentation et ils jugent utile que leur médecin leur en parle. Ceci conforte donc le médecin généraliste comme pourvoyeur de conseils nutritionnels et doit les inciter à aborder le sujet de la nutrition même en l’absence de demande.

Lucie Labbé
Médecin généraliste, Maison de Santé de Louverné, FRANCE
Labbé L. Conseils nutritionnels par le médecin généraliste : attente des patients. Thèse pour le diplôme d’état de docteur en médecine. 2015-2016.
  1. GRUAZ D, FONTAINE D. Médecins généralistes et éducation nutritionnelle en Rhône-Alpes. Observatoire régional de la santé Rhône-Alpes. 2004. [en ligne] http://www.ors-rhone-alpes.org/pdf/Nutrition_2004.pdf.
  2. LEHR-DRYLEWICZ A-M, RENOUX C, SAVAN L, LEBEAU J-P. La prise en charge du surpoids en médecine générale : mission impossible ? Exercer. 2010 ; n°94 : 130-135
  3. BROTONS C, CIURANA R, PIÑEIRO R, KLOPPE P, GODYCKI-CWIRKO M, SAMMUT MR. Dietary advice in clinical practice : the views of general practitioners in Europe. The American Journal of Clinical Nutrition. 2003; 77(4 Suppl) : 1048S-1051S.
  4. FANTINO B. et Al, Pratiques préventives en médecine générale en région Rhône- Alpes. Santé Publique. 2004/3 ; Vol. 16 : 551-562.
  5. GUERIN R, LASSERRE E, MOREAU A, GUIOUX A, LE GOAZIOU M-F, LAVILLE M, LETRILLIART L. Surpoids de l’adulte jeune : le poids des mots, le choc des représentations. Exercer. 2008 ; n°84 : 135-141.
  6. VALIN-LE MADEC M. Recommandations alimentaires en médecine générale. Thèse de médecine. Université Nantes ; 2004, 87p.
Retour Voir l'article suivant