N° 161 | février 2016

Des régimes d’exclusion aux nouvelles tribus alimentaires

Depuis quelques années, on voit se diffuser de nouvelles manières de manger. Presque toujours auto-prescrits, la plupart de ces nouveaux styles d’alimentation se caractérisent par l’exclusion d’un (ou plusieurs) aliment(s) ou ingrédient(s).

Aux traditionnels régimes sans gras, sans sucre ou sans viande sont venus s’ajouter de nouveaux interdits alimentaires : l’huile de palme, le gluten (les Etats-Unis comptent déjà plus de 25 millions d’aficionados du « no glu »), le lactose, les produits laitiers dans leur ensemble, les produits animaux dans leur totalité (régime végétalien)… Parfois, le régime consiste à bannir tous les aliments issus de l’agriculture, de l’élevage et des transformations industrielles (c’est la « diète paléo »), à s’interdire tout aliment cuit (crudivorisme) ou encore à exclure, de façon provisoire bien entendu, tout aliment (jeûne). La tendance touche aussi certains restaurants branchés qui n’hésitent à proposer un menu unique, en d’autres termes un « sans choix » pour le client.

Les adeptes de ces « alimentations particulières » invoquent presque toujours la santé parmi leurs motivations : selon les cas, ils mentionnent une intolérance, une hypersensibilité ou une allergie personnelles (parfois, en confondant ces pathologies pourtant distinctes) ; d’autres pointent les graves dangers que fait courir la consommation de tel aliment, ingrédient ou nutriment, assimilé à un « toxique ».

On peut toutefois s’interroger : dans un certain nombre de cas, cet argument santé ne masque-t-il pas, de façon plus ou moins consciente, d’autres explications, plus profondes ?

L’intolérance ou l’allergie n’expliquent pas tout…

Ainsi, les récents convertis au « sans gluten », particulièrement représentés dans certains milieux professionnels (artistes, mode, showbiz…) sont de plus en plus nombreux. Leur effectif dépasse de beaucoup celui des patients souffrant réellement de maladie coeliaque (environ 1 % de la population), même lorsqu’on y ajoute les personnes non diagnostiquées et celles qui pourraient réellement souffrir d’une hypersensibilité à ces protéines issues du blé, du seigle ou de l’orge.

De la même façon, certains pourfendeurs des produits animaux voient dans ces derniers de véritables poisons, inadaptés selon eux à la « nature » de l’homme. En oubliant que l’Homo sapiens est, depuis son apparition sur terre il y a 2,5 millions d’années, un parfait omnivore. Et que le risque sanitaire réside non pas dans les produits animaux en eux-mêmes mais dans l’excès de leur consommation ainsi que, parfois, dans la mauvaise qualité de ceux qui, vendus à très bas prix, sont issus de modes de production très intensifs voire… douteux.

S’agissant de la viande, remarquons toutefois que le déclin de sa consommation en France (- 15 % entre 2003 et 2010 pour les viandes de boucherie) n’est pas uniquement lié aux peurs sanitaires qu’elle suscite : les impacts négatifs de l’élevage sur l’environnement, la sensibilité croissante à la souffrance animale ainsi que le défi de la sécurité alimentaire mondiale l’expliquent tout autant.

De son côté, l’alimentation « paléo » (ou « régime chasseurcueilleur ») n’exclut pas la viande. En revanche, elle bannit la totalité des produits transformés par l’industrie (lesquels représentent près de 85 % de notre alimentation actuelle), ainsi que le sucre, les céréales, les légumes secs, les produits laitiers, les viandes et poissons d’élevage. C’est-à-dire tous les aliments qui n’ont été consommés qu’à partir du Néolithique, lorsque l’homme a entrepris il y a 12 000 ans de cultiver des plantes et d’élever des animaux.

L’essor des régimes « sans » : une réponse à l’anxiété que suscite l’alimentation contemporaine

Au-delà des dangers sanitaires attribués, à tort ou à raison, à un (ou plusieurs) aliment(s) ou ingrédient(s), cette montée des régimes « sans » est révélatrice des peurs que suscite l’alimentation moderne. Les causes de ces peurs sont multiples : elles ne se réduisent pas au seul impact des crises qui se sont multipliées depuis la « vache folle » en 1996. Elles puisent leur source dans les mutations profondes qui ont affecté le « système alimentaire » au cours des six ou sept dernières décennies : modernisation de l’agriculture, industrialisation de la production de nourriture, avènement de la grande distribution, mondialisation des échanges… phénomènes auxquels se sont ajoutés l’urbanisation massive, l’éloignement de la nature, la perte des repères traditionnels…

En choisissant lui-même, de manière consciente et réfléchie, son mode d’alimentation, en décidant quels sont les « bons » et les « mauvais » aliments ou ingrédients, le mangeur inquiet a le sentiment de reprendre le contrôle sur son alimentation, de retrouver la maîtrise d’une fonction (se nourrir) qu’il avait déléguée à l’industrie, de se réapproprier son alimentation.

Des stratégies de gestion de la peur alimentaire

Une seconde façon d’atténuer l’anxiété alimentaire consiste à désigner un coupable, un bouc émissaire responsable de tous les maux ressentis. Et l’élimination de l’aliment ou ingrédient indésirable conduit généralement à un mieux-être. Parfois, ce dernier n’est que le résultat d’un effet nocebo (si j’élimine le danger identifié, j’irai forcément mieux). A cette dimension psychologique s’ajoute le « biais de confirmation » : si je recherche des informations sur le caractère dangereux ou non d’un aliment, ma croyance initiale conduira inconsciemment mon esprit à ne sélectionner que les « preuves » de la dangerosité ou, a contrario, de l’innocuité de l’aliment concerné.

Un autre facteur de réassurance réside dans le fait de ne pas être seul à pratiquer tel ou tel régime. Ecarter certains aliments de son assiette fait entrer dans le cercle restreint (la « tribu ») des végétariens, des sans gluten, des « chasseurs-cueilleurs », des jeûneurs… Sur internet et les réseaux sociaux, foisonnent les sites, blogs, forums et pages dans lesquels d’autres mangeurs parlent de leurs expériences d’exclusion alimentaire, dispensent leurs avis et conseils, proposent des recettes, partagent des adresses de restaurants et de boutiques « gluten free », etc. Des communautés, souvent virtuelles, se forment : elles rassurent et renforcent les convictions. Elles peuvent également jouer un rôle de distinction, en créant le sentiment d’appartenir à une élite: celle des gens qui savent, eux, ce qu’il faut manger ! Enfin, l’effet de mode, généré par les médias et certains people (comme le tennisman Djokovic, les chanteuses Lady Gaga et Victoria Beckham, l’actrice Jennifer Aniston pour l’alimentation « no glu ») participe également au succès – sans doute éphémère – de ces nouveaux régimes.

Eric Birlouez
Sociologue de l’agriculture et de l’alimentation, Paris, FRANCE
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