N° 119 | avril 2012

Etes-vous du soir ou du matin ?

De très nombreuses études épidémiologiques ont mis en évidence une relation inverse entre le temps de sommeil et la prévalence de l’obésité, chez l’enfant, l’adulte et la personne âgée 1, 2. Or la durée de sommeil a diminué d’environ 1h30 à 2h en l’espace de 40 ans. Les hypothèses mécanistiques sont multiples : le raccourcissement du temps de sommeil pourrait être un marqueur psychosocial de sédentarité, de temps passé sur écran ; la privation de sommeil pourrait aussi induire une fatigue source d’inactivité et/ou facteur de compensation alimentaire. D’ailleurs certaines études ont mis en évidence une moindre activité physique en cas de dette de sommeil, une augmentation des apports énergétiques 3-5 une prévalence pour les snacks caloriques 6, mais également une réduction de la dépense énergétique au repos et en post-prandial 7, ainsi qu’une augmentation de la ghréline, hormone orexigène, du cortisol et de la norepinephrine hormones du stress impliquées dans l’obésité abdominale 8.

Heure du coucher et obésité : quel lien ?

Une autre dimension de la chronobiologie est abordée dans l’article de Baron et al. 9, celle de l’heure du coucher. Les altérations de l’heure du coucher favorisent un raccourcissement de la durée de sommeil et une perturbation de la synchronisation des rythmes alimentaires ainsi que des effets biologiques et comportementaux 10. Les discordances entre les rythmes circadiens endogènes et l’heure de sommeil altèrent par exemple la sécrétion de leptine et la glycémie 11. Enfin l’heure tardive du coucher pourrait mettre le sujet en situation de risque d’obésité du fait de l’accession, à cette heure là à des aliments de haute densité énergétique et à des comportements passifs (TV…), ou à d’autres comportements à risque (café, tabac, alcool).

Les dormeurs tardifs consomment plus de calories

Le but de l’étude de Baron et al. 9 est d’évaluer le rôle de l’heure du coucher sur les styles alimentaires. Cinquante deux sujets (25 femmes, 27 hommes) non dépressifs et non travailleurs postés, d’âge moyen 31 ans, ont été inclus et ont rempli un journal alimentaire de 7 jours. 56 % étaient des dormeurs « normaux » (milieu du sommeil < 5h30 du matin) et 44 % étaient des dormeurs « tardifs » (milieu du sommeil > 5h30). Les dormeurs tardifs consommaient plus de calories au repas du soir et après 20 heures, avaient une consommation plus grande de fast-food, de sodas, et une plus faible consommation de fruits et de légumes. Leur durée de sommeil était plus courte d’une heure environ. Les sujets ayant une plus courte durée de sommeil avaient un IMC plus élevé, une heure de coucher plus tardive, un apport énergétique plus élevé après 20h00 et plus de repas type fast-food. Dans un modèle d’ajustement multivarié, ajusté sur l’âge et la durée de sommeil, l’heure du coucher était associée de façon indépendante à la prise calorique après 20 heures et à la consommation de légumes. Mais elle ne permettait pas de prédire l’IMC après ajustement pour la durée de sommeil. Par contre les calories ingérées après 20h00 prédisaient l’IMC après ajustement sur l’heure du coucher et la durée du sommeil (p<0,001). L’activité physique enregistrée par actigraphie sur 7 jours n’était pas différente entre dormeurs « normaux » et « tardifs » ; il y avait seulement une tendance à la relation inverse entre IMC et activité physique (r=0,22 p=0,07). Enfin globalement l’apport énergétique cumulé était plus élevé (p<0,002) chez les dormeurs tardifs malgré de moindres apports avant 19 heures.

Tout se joue après 20h ?

Cette étude souligne donc le lien entre la prise énergétique après 20 heures et l’IMC et le rôle de l’heure tardive du sommeil sur cette relation, mais aussi sur la durée du sommeil. Les phénomènes sont donc très fortement intriqués. En terme de prévention ceci a des conséquences importantes : on doit d’abord, à ce sujet, souligner le rôle possible du changement d’heure sur l’heure du coucher puisque l’été à 22 heures il n’est que 20 heures au soleil, ce qui n’incite pas au coucher. Ce changement d’heure qui date de 1974 coïncide d’ailleurs avec l’épidémie de l’obésité en France ! En terme de conseils pour les personnes en surpoids ces données sont également importantes, mais il ne faut pas omettre le fait que cette heure tardive du coucher pourrait aussi être un marqueur social, puisqu’elle est associée à une heure tardive du lever (10h42 chez les dormeurs tardifs dans cette étude !), ce qui n’est compatible qu’avec le chômage, la retraite ou les vacances ! Décidément l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. Alors il vaut mieux être du matin que du soir.

Jean-Michel Lecerf
Service de Nutrition, Institut Pasteur de Lille, FRANCE
  1. Taheri S et al. Short sleep duration is associated with reduced leptin, elevated ghrelin, and increased body mass index. PLoS Med 2004; 1:e62.
  2. Patel SR et al. Association between reduced sleep and weight gain in women. Am J Epidemiol 2006; 164:947-954.
  3. Grandner MA et al. Relationships among dietary nutrients and subjective sleep, objective sleep, and napping in women. Sleep Med 2010; 11:180-184.
  4. Nishiura C et al. Dietary patterns only partially explain the effect of short sleep duration on the incidence of obesity. Sleep 2010; 33:753-757.
  5. Weiss A et al. The association of sleep duration with adolescents’ fat and carbohydrate consumption. Sleep 2010; 33:1201-1209.
  6. Nedeltcheva A et al. Sleep curtailment is accompanied by increased intake of calories from snacks. Am J Clin Nutr 2009; 89:126-133.
  7. Benedict C et al. Acute sleep deprivation reduces energy expenditure in healthy men. Am J Clin Nutr 2011; 93:1229-1236.
  8. Lecerf JM. Stress social et obésité abdominale. Métabolismes Hormones Diabetes and Nutrition 2012; 16:20-25.
  9. Baron KG et al. Role of sleep timing in caloric intake and BMI. Obesity 2011; 10.1038:.
  10. Rüger M, Scheer FAJL: Effects of circadian disruption on the cardiometabolic system. Rev Endocr Metab Disord 2009; 10:245-260.
  11. Scheer FAJL et al. Adverse metabolic and cardiovascular consequences of circadian misalignment. Proc Natl Acad Sci U S A 2009; 106:4453-4458.
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