N° 117 | février 2012

La famille, lieu privilégié de transmission du « modèle alimentaire français »

La montée de l’obésité a attiré l’attention sur l’importance du rôle joué par l’éducation familiale dans l’apprentissage alimentaire chez les jeunes enfants (autrement dit dans la transmission de comportements, habitudes, préférences gustatives, règles et normes concernant l’alimentation).

Un assouplissement du modèle éducatif parental

Des recherches ont montré qu’en matière d’alimentation, comme dans d’autres domaines, le style d’éducation pratiqué par les parents dépend de nombreux facteurs : il varie selon le statut socio-économique de la famille et la (les) culture(s) d’origine des deux parents, mais aussi en fonction du sexe et l’âge de l’enfant. Par ailleurs, on observe que le style éducatif des parents d’aujourd’hui envers leurs jeunes enfants est, en règle générale, moins autoritaire que celui qu’ils ont eux-mêmes « subi » au cours de leur petite enfance.

A table comme dans d’autres domaines, les règles sont devenues moins strictes, un glissement progressif s’est opéré de l’imposition à la négociation, voire au laisser-faire. Certains voient dans cet assouplissement du modèle éducatif parental l’explication principale de comportements alimentaires qui, lentement mais sûrement, conduisent au surpoids puis à l’obésité (de plus en plus, l’enfant mangerait ce qu’il veut, dans les quantités qu’il veut, où et quand il veut).

« Manger en même temps, autour de la même table »

Les choses ne sont cependant pas aussi tranchées… Des études récentes ont cherché à mieux comprendre l’influence de l’environnement familial sur le comportement alimentaire des enfants. Une enquête réalisée en 2008 / 2009 en région Pays de la Loire dans le cadre d’un programme d’éducation au goût (programme « DisMoiGoût ») s’est penchée sur les pratiques alimentaires de 266 enfants âgés de 5 à 8 ans. Les résultats montrent tout d’abord que les repas consommés à la maison sont, dans la grande majorité des cas, pris à table, avec les autres membres de la famille. Cette pratique du « manger en même temps, autour de la même table » vaut également pour le petit-déjeuner dans 70 % des foyers et le goûter (65 %). Au total, les enfants enquêtés passent 80 minutes par jour à table, dont la plus grande partie en présence de leurs parents. Or c’est pendant ce temps, qui demeure élevé, que s’exerce l’essentiel de l’influence parentale sur les comportements alimentaires de leurs enfants. Cette influence ne passe pas nécessairement par la parole : ainsi, par exemple, lorsque les parents excluent de leur petit-déjeuner (qu’ils prennent le plus souvent en présence de leurs enfants) les oeufs, le fromage ou la charcuterie, leur progéniture prendra l’habitude de faire de même sans qu’aucune parole ne soit prononcée à ce propos. De même, les possibilités de choix offertes aux enfants sont le plus souvent limitées aux plats, aliments et boissons qui sont apportés sur la table familiale.

Imposer l’observance de « manières de table »

Par ailleurs, l’enquête a montré que tous les mères et pères « ne baissaient pas les bras », comme l’affirment ceux qui estiment que l’obésité résulte avant tout du « laisser faire » des parents d’aujourd’hui. La moitié des adultes interviewés affirment ainsi qu’il est tout à fait hors de question de modifier le menu familial pour tenir compte du fait qu’un des enfants n’apprécie pas tel ou tel plat. La plupart des autres parents acceptent des compromis, mais sans pour autant accepter de passer du temps à préparer un plat « sur mesure » correspondant aux desiderata de l’enfant (on réchauffe plutôt les restes de la veille ou on propose comme alternative unique « quelque chose de vite fait »). Si le modèle éducatif s’est assoupli, c’est principalement au niveau du dessert ou de l’entrée : l’enfant peut les choisir… dans un foyer sur trois seulement. Le choix du plat principal et de son accompagnement sont rarement offerts.

Si le contenu de l’assiette a fait l’objet d’un assouplissement (relatif) dans certaines familles, en revanche les parents, dans leur très grande majorité (plus de 9 foyers sur 10) et cela quel que soit leur milieu social, continuent d’imposer l’observance de « manières de table ». Dans chaque famille, une quinzaine de règles en moyenne ont ainsi été relevées, parmi lesquelles figurent l’interdiction de quitter la table sans autorisation, la politesse, l’obligation de goûter avant d’exprimer un avis négatif sur l’aliment…

A propos de ces règles de table, une enquête récente (réalisée à l’occasion des 2° Assises de la Fondation Nestlé qui se sont tenues à Paris en novembre 2011) montre qu’une écrasante majorité de Français considère que les enfants doivent « apprendre à tout goûter et à ne pas faire les difficiles » (98%), ne doivent pas « parler la bouche pleine » (95 %), « se servir avant les autres » (81%), « finir leur assiette » (78 %), « se lever de table sans autorisation » (81 %) ou même « se servir plus que les autres » (71 %). On peut toutefois nuancer ces chiffres en faisant remarquer que la règle énoncée est une chose, la capacité ou la volonté de la faire respecter en est une autre.

L’importance de la transmission de la culture alimentaire

Encore aujourd’hui, la famille française semble donc demeurer le principal vecteur de transmission des bonnes habitudes alimentaires. Mais parce qu’elle est de plus en plus concurrencée par des facteurs extérieurs (la télévision, le marketing…), elle a un rôle majeur à jouer pour préserver le « modèle alimentaire français ». Du fait de ses spécificités (p.ex. la présence de trois à quatre repas structurés, pris ensemble autour de la même table), ce modèle s’est avéré être – en comparaison avec de nombreux autres pays - un meilleur (ou un moins mauvais) rempart face à la montée de l’obésité et des autres pathologies liées à l’alimentation. L’inscription, il y a un peu plus d’un an, du « repas gastronomique des français » au patrimoine culturel immatériel de l’humanité s’accompagne donc d’une exigence : celle de transmettre, aux jeunes générations, les aspects les plus positifs, en termes de santé physique, mentale et sociale, de notre style d’alimentation et, plus largement, de notre culture alimentaire.

Eric Birlouez
Sociologue de l’agriculture et de l’alimentation, Paris, FRANCE
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