N° 105 | janvier 2011

Le rôle de la nutrition dans la santé mentale : une nouvelle voie de recherche

Dans l’une des premières études à s’intéresser à un lien possible entre l’alimentation et la santé mentale, Joseph Hibbeln 1 a montré qu’il existait, dans 9 pays, une forte corrélation négative entre les niveaux nationaux de consommation de poisson et la prévalence de la dépression majeure, trouble psychiatrique le plus répandu. Plus généralement il semble aujourd’hui que l’alimentation dans son ensemble puisse jouer un grand rôle sur la santé mentale des individus.

Ainis, les preuves d’un rôle des omégas-3, acides gras polyinsaturés à longue chaîne se sont accumulées. D’un point de vue biologique, ce lien est plausible. Ces lipides, apportés par l’alimentation, sont des acides gras structurels majeurs au niveau de la matière grise céréb rale 2.

De puiss ants modulateurs des mécanismes inflammatoires et oxydatifs

S’ intéressant à leur tour à ce sujet, des chercheurs en psychiatrie ont commencé à accumuler des preuves en faveur du rôle des vitamines du groupe B dans la dépression 3 puisque ces vitamines sont essentielles pour de nombreuses fonctions cérébrales. Enfin, des études plus récentes ont examiné les nutriments particulièrement impliqués dans les mécanismes inflammatoires et oxydatifs, comme le sélénium 4 et le magnésium 5. Il est connu que le stress psychologique peut provoquer une production accrue de cytokines pro-inflammatoires. En revanche, cette relation serait à double sens avec l’inflammation, un marqueur de l’activation immunitaire, qui contribuerait directement à la physiopathologie de la dépression 6. L’inflammation s’accompagne d’une accumulation de radicaux libres et un stress oxydatif accru serait également incriminé comme facteur de dépression 7. L’alimentation et la nutrition sont donc de puissants modulateurs des mécanismes inflammatoires et oxydatifs.

Prendre en compte la complexité des combinaisons et des synergies

Cependant, il y a des limites évidentes à l’étude de nutriments isolés ou de composants alimentaires en lien avec une maladie donnée. Il est important de prendre en compte la complexité des combinaisons et les synergies entre les nutriments, les polyphénols, les molécules phytochimiques et les fibres dans notre alimentation quotidienne. La qualité nutritionnelle globale d’une alimentation, estimée selon des mesures composites de consommation alimentaire, est clairement associée à la prévalence et/ou aux facteurs de risque de nombreuses maladies comme les maladies cardiovasculaires, le cancer et le diabète. C’est seulement au cours des 12 derniers mois que plusieurs études décrivant les relations entre la qualité de l’ensemble de l’alimentation et la prévalence de maladies mentales, de dépression et de troubles anxieux ont été publiées dans des revues scientifiques reconnues.

Plusieurs études en faveur d’un rôle essentiel de la nutrition pour la santé mentale

Dans la première de ces études, Sanchez-Villagas et al. 8 ont mis en évidence qu’un faible respect du régime Méditerranéen, longtemps reconnu comme un modèle d’alimentation saine, comportait un risque accru de dépression à long terme chez des Espagnols dans la cinquantaine. La seconde étude, réalisée chez des fonctionnaires, a montré que ceux qui avaient les scores les plus élevés d’alimentation saine (légumes, fruits et poisson) avaient moins de risque de développer une dépression durant la période de suivi que ceux ayant un score plus élevé pour une alimentation occidentale (aliments malsains) 9. Dans chacune de ces études, les relations entre l’alimentation et la dépression ne pouvaient être expliquées par des facteurs socio-économiques ou d’autres comportements de s anté, ni par une « causalité inversée » (modification de l’alimentation suite à une dépression). De même, notre groupe 10 a rapporté que des femmes ayant les scores les plus élevés pour une alimentation comprenant des légumes, des fruits, de la viande rouge maigre (animaux surtout nourris à l’herbe en Australie), des céréales complètes et du poisson, avaient moins de risque de dépression et/ou d’anxiété. A l’inverse, celles qui avaient un score plus élevé d’alimentation de type « occidental » avaient plus de probabilité d’être déprimées et d’avoir plus de symptômes psychiatriques. Les résultats de chacune ces études sont en faveur d’un rôle essentiel pour la nutrition dans la santé mentale de la population.

Un défi majeur de santé publique

Les maladies mentales ont des conséquences sociales, psychologiques et biologiques majeures. En psychiatrie, on n’a pas encore étudié les modifications du mode de vie en tant que stratégie pour prévenir les symptômes et les maladies psychiatriques. Ainsi, il n’existe pas encore de message cohérent de santé publique fondé sur des preuves concernant les facteurs d’hygiène de vie susceptibles d’être modifiés. En très grande majorité, les fonds de recherche restent surtout alloués au traitement et non à la prévention. Ces découvertes scientifiques récentes offrent de nouvelles perspectives pour des messages et des stratégies de s anté publique axées sur la prévention primaire des troubles mentaux fréquents comme la dépression et l’anxiété.

Aujourd’hui, formuler des messages efficaces et créer, pour l’individu et pour la population, des environnements favorables à la consommation accrue d’aliments de forte densité nutritionnelle, comme les fruits et légumes, et à une moindre consommation d’aliments de forte densité énergétique, pauvres en nutriments, représente un défi majeur.

Felice N Jacka
Université de Melbourne, Australie
  1. Hibbeln JR. Lancet. 1998;Apr 18;351(9110):1213.
  2. Horrocks L & Yeo Y. Pharmacological Research. 1999;40(211-225.
  3. Kim JM et al. Br J Psychiatry. 2008;Apr;192(268-274.
  4. Pasco JA et al. Complementary Therapies in Medicine. 2010; (submitted)
  5. Jacka FN et al. Aust N Z J Psychiatry. 2009;Jan;43(1):45-52.
  6. Pasco JA et al. Br J Psychiatry. 2010;Nov;197(372-377.
  7. Ng F et al. Int J Neuropsychopharmacol. 2008;Sep;11(6):851-876.
  8. Sanchez-Villegas A et al. Arch Gen Psychiatry. 2009;Oct;66(10):1090-1098.
  9. Akbaraly TN et al. Br J Psychiatry. 2009;Nov;195(5):408-413.
  10. Jacka FN et al. Am J Psychiatry. 2010;167(3):305-311.
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