N° 162 | mars 2016

Polyphénols, inflammation et cancer colorectal : où en est on ?

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Un rapport du WCRF/AICR (Fonds International de Recherche contre le Cancer / Institut Américain de Recherche contre le Cancer) montre une association claire entre la consommation de viande rouge, de viandes transformées ou d’alcool en quantité élevée et l’augmentation du risque de cancer colorectal (CCR). Par contre, la consommation de fibres alimentaires est associée à un plus faible risque. Les données sont moins nettes pour le lait, le calcium, les légumes autres que les féculents, les fruits et le poisson. Il existe cependant un intérêt croissant pour les composés bioactifs d’origine végétale et leurs rôles sur la santé. Une alimentation régulière à base de produits d’origine végétale (fruits, légumes, thé, café etc.) serait associée à un moindre risque de certaines maladies chroniques, dont le cancer.

Les polyphénols : omniprésents dans les aliments végétaux

Les aliments d’origine végétale contribuent à la santé grâce aux acides aminés, aux acides gras polyinsaturés, aux vitamines, aux minéraux, aux fibres alimentaires ainsi qu’à toute une gamme de composés bioactifs : les polyphénols. Ces derniers incluent les flavonoïdes, les flavonols, les flavanones et les acides phénoliques, pour n’en citer que quelques uns.

Le cancer colorectal (CCR) est le second cancer le plus mortel au Royaume-Uni (2010), le troisième cancer le plus fréquent dans le monde et la quatrième cause de décès. On connait mal les mécanismes de son apparition. Cependant, certains facteurs génétiques ou environnementaux sont associés à un risque accru de CCR. Alors que 5 à 10% des CCR surviennent chez des patients ayant des antécédents familiaux, la grande majorité des cas sont « sporadiques », suite à des mutations spontanées. Ces cas sporadiques sont liés aux habitudes de vie, incluant l’alimentation.

L’inflammation stimule le développement d’une tumeur

L’inflammation est une caractéristique principale du cancer et joue un rôle dans la progression du CCR. Elle stimule le développement d’une tumeur qui, en retour accroit l’inflammation, engendrant un véritable cercle vicieux. Ralentir cette flambée inflammatoire représente une stratégie clé pour contrôler la maladie. Les molécules anti-inflammatoires peuvent y parvenir mais s’avèrent toxiques à fortes doses.

La toxicité des polyphénols est faible aux doses habituellement ingérées dans les aliments. Ces composés bioactifs ont des propriétés anti-inflammatoires, cependant démontrées principalement in vitro, dans des cultures de cellules humaines ou animales. Il faut donc interpréter avec prudence les résultats de ces études. Lorsqu’on se focalise sur des composants « purs » ou des « extraits » testés à hautes doses, les données montrent que les extraits de thé vert enrichis en catéchine et gallate d’épigallocatéchine (EGCG), génistéine, quercétine, kaempférol, curcumine et resvératrol, peuvent moduler certaines voies majeures de l’inflammation (comme celles de la cyclooxygénase de type 2 (COX-2), ou du facteur nucléaire kappa b (NF-kB).

Une faible biodisponibilité des polyphénols

La biodisponibilité des polyphénols est faible, ce qui implique une faible absorption intestinale et une moindre distribution au sein des organes. Ils demeurent à l’intérieur du tube digestif où ils sont métabolisés par le microbiote intestinal. C’est là qu’ils peuvent être les plus puissants. Dans les modèles animaux d’inflammation digestive, l’administration de polyphénols est associée à une diminution de l’inflammation. Les données chez l’homme sont cependant moins convaincantes.

Etudes de cohortes: des résultats contradictoires

L’étude européenne prospective sur le cancer et la nutrition (EPIC) (> 500 000 adultes de 10 pays européens) a montré une diminution de 40% du risque de CCR chez les sujets ayant les plus fortes consommations de fibres alimentaires et de fruits et légumes (F&L). Des études de population ayant pour but d’examiner les associations entre une alimentation riche en polyphénols, flavonoïdes ou substances phénoliques et le risque de CCR, ont été menées dans le monde entier. Leurs résultats sont contradictoires car certaines retrouvent des associations négatives entre des classes spécifiques de polyphénols et le CCR (en Italie : réduction de 36% du risque de CCR associée à la consommation accrue d’isoflavones, d’anthocyanidines, de flavones et de flavonols; en Espagne : réduction de 41% du risque de CCR associée à la consommation accrue de flavonoïdes totaux, de flavones, de flavanols, de procyanidines et de lignanes). D’autres groupes (comprenant des études écossaises et américaines) n’ont démontré qu’une réduction du risque de cancer du côlon. Ces résultats contradictoires peuvent être liées à des différences dans le recueil des données alimentaires chez les patients (outils et méthodes) ou au manque d’ajustement systématique pour des facteurs confondants (l’âge, le niveau d’activité physique, le tabagisme, la consommation d’alcool). La taille de certaines études pourrait être trop réduite pour pouvoir mettre en évidence une association entre les polyphénols et le CCR. En se basant sur ces études, il est impossible de conclure qu’il existe une relation inverse entre la consommation de polyphénols et le risque de CCR La réduction du risque de CCR pourrait également être attribuée aux fibres alimentaires, aux vitamines et aux autres composés bioactifs présents dans les fruits et légumes.

Un manque d’essais cliniques et d’intervention

Il existe très peu d’études interventionnelles ou cliniques chez l’homme qui ont testé l’hypothèse de l’importance des polyphénols sur le management du CCR (potentiellement par leur action anti-inflammatoire). De tels essais sont cependant essentiels pour établir une relation de causalité entre les composants bioactifs alimentaires et la prévention des maladies. Aux Etats-Unis, un essai examinant l’impact de la recommandation d’une consommation accrue de polyphénols sur la récidive des polypes a montré une réduction de 76% du risque de récidive chez les patients ayant une consommation élevée de flavonols.

Dans une autre étude, les auteurs ont conclu que le traitement aux flavonoïdes pourrait réduire le taux de récidive chez des patients qui ont subi une résection d’un cancer du colon. Le taux de récidive après 4 ans était de 7% dans le groupe traité contre 47% dans le groupe témoin. Cependant, il n’existe pas assez d’essais valables pour conclure sur l’effet protecteur des polyphénols contre le CCR. Des études menées dans d’autres groupes de patients, où l’inflammation contribue de manière significative à la maladie, sont prometteuses. Ainsi un essai contrôlé de curcumine contre placebo durant 6 mois chez des patients souffrant de colite ulcéreuse, a montré une réduction du taux de rechute dans le groupe thérapeutique (5%) comparé au groupe placébo (21%).

Alors ? Quelles recommandations ?

Il n’existe pas encore de recommandations en matière d’apports en polyphénols et il n’est pas possible de tirer des conclusions définitives basées sur les études de population et d’intervention existantes, ni de prescrire des polyphénols en vue de prévenir ou de traiter le CCR. Cependant, nous pouvons sans crainte augmenter la consommation d’aliments d’origine végétale, afin d’augmenter les apports en polyphénols. Cette augmentation, associée au maintien d’un poids sain, à une restriction de la consommation d’alcool et de cigarettes et à l’augmentation de l’activité physique, représente l’approche recommandée pour réduire le risque de CCR.

De nouvelles recherches pourraient fournir des preuves en faveur de nouvelles recommandations surtout chez les personnes à risque élevé, en complément des programmes existants de dépistage du CCR. Afin d’y parvenir, il faut des études bien conçues, administrant ces composés bioactifs à des doses et sous des matrices appropriées, à un grand nombre de patients, dont l’alimentation sera étroitement surveillée. Concevoir de telles études constitue un véritable défi mais c’est le prix à payer pour obtenir des conclusions définitives.

Emilie Combet
Nutrition humaine, Université de Glasgow, Ecosse, ROYAUME-UNI
Pour en savoir plus : Little, C. H., Combet, E., McMillan, D. C., Horgan, P. G., & Roxburgh, C. S. D. (2015). The Role of Dietary Polyphenols in the Moderation of the Inflammatory Response in Early Stage Colorectal Cancer. Critical reviews in food science and nutrition DOI:10.1080/10408398.2014.997866
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