N° 164 | mai 2016

Protéger les militaires américains contre les suppléments alimentaires à haut risque

Aux Etats-Unis, selon le DSHEA (Dietary Supplement Health en Education Act) de 1994, les suppléments alimentaires sont des produits destinés à compléter l’alimentation par des vitamines, des minéraux, des herbes, des plantes, des acides aminés, et diverses substances comme des enzymes, des tissus organiques et hormonaux et d’autres métabolites. La plupart des substances naturelles sont vendues comme suppléments alimentaires aux USA. Une variété presque infinie d’ingrédients, allant des plantes ésotériques à des substances chimiques non approuvées, peuvent y être retrouvées. Des molécules considérées comme médicaments dans d’autres pays - par exemple la mélatonine - sont vendus légalement sous l’appellation de compléments alimentaires aux USA. A l’inverse des médicaments, ces derniers peuvent être légalement mis sur le marché sans avoir fait preuve de leur sécurité ou de leur efficacité.

Des allégations confuses

Des milliers de produits jamais testés sont disponibles pour les consommateurs américains. Leurs allégations marketing peuvent induire une confusion chez ces derniers. Des phrases comme «améliore l’énergie, contribue à l’augmentation du volume musculaire, renforce le système immunitaire, accroit les capacités mentales» sont légales, même si aucune étude ne prouve leur véracité. Souvent, il n’y a pas de preuve que ces mélanges d’ingrédients sont bénéfiques pour la santé et certains d’entre eux peuvent même être frelatés. Ainsi, de nombreux athlètes ont été disqualifiés de compétition après avoir été testés positifs pour la met-amphétamine, alors qu’après analyse, les compléments alimentaires qu’ils consommaient contenaient un analogue de celle ci, comme
la N, α-diethyl-phenylethylamine (N,α-DEPEA). Preuve que les suppléments alimentaires peuvent être contaminés et poser des risques divers. Ils peuvent être également associés à des effets indésirables, qu’il est difficile de prévoir sans un système solide de répertoration. Près de 60% des praticiens américains ont constaté des effets secondaires mais les ont rarement rapportés.

Cet article décrit la variété et la nature des compléments alimentaires utilisés par les personnels militaires et les diverses actions du département de la Défense (DoD) pour les protéger des produits à haut risque.

Des suppléments à base d’éphédrine à risque potentiel pour la santé

Certaines populations sont plus enclines à utiliser des compléments alimentaires que d’autres, en particulier les étudiants et les militaires... 50% des Américains en consomment régulièrement. Selon de récentes études, ce chiffre atteint 70% dans l’armée. Selon les données du ministère de la défense, 74% des militaires en activité en prennent au moins une fois par mois et près de 50% au moins une fois par jour. Les militaires ont une préférence pour les compléments censés accroitre les performances physiques, à base de stimulants naturels, de protéines, d’acides aminés, de multivitamines et minéraux (vitamine C ou D, calcium) et de divers produits associés. Les compléments contenant des huiles de poisson, du lycopène et de la mélatonine sont également très populaires. Même si «favoriser une bonne santé» est l’argument avancé par 64% des militaires, 31% en prennent pour avoir une plus grande énergie, 25% une plus forte puissance musculaire et pour 17% améliorer leurs performances. En dépit d’un certain scepticisme des autorités sur leur sécurité et leur efficacité, ces produits continuent d’être vendus sur les bases militaires... Or, des suppléments à base d’éphédrine et de 1,3-diméthylamine (DMMA) sont considérés à risque potentiel pour la santé. En outre, la DMMA n’a jamais été extraite d’une plante. Récemment un nouveau supplément - le BMPEA (ß-methylphenylethylamine)- dotés de «propriétés stimulantes» est apparu sur le marché et peut poser un risque. De plus, la prise simultanée des compléments alimentaires multiples, dont les interactions n’ont jamais été étudiées, augmente sans aucun doute les risques pour la santé. C’est particulièrement fréquent en matière de body building et de produits destinés à perdre du poids. En 6 ans, (2005-2011) la prise quotidienne de compléments alimentaires pour le body building a augmenté de 23,5% chez les Marines américains, alors que les suppléments pour perdre du poids sont restés stables à 11%. Environ 50% des militaires en service combinent les 2. Ces composés peuvent présenter des risques pour le système cardio vasculaire, le foie et d’autres effets indésirables.

Le besoin d’une meilleure communication et d’une visibilité claire

Devant l’ampleur du phénomène, le département de la défense DoD a pris diverses mesures. En 2002, il a interdit la vente de tous produits contenant de l’éphédrine. Différentes recherches ont été menées pour démontrer, par exemple, que la DMMA n’était en rien l’inoffensif extrait de Géranium présenté par le fabricant. Une liste de suppléments à haut risque a été établie dans le cadre du projet OPSS (OPeration Supplement Safety), liste permettant de déclarer «en ligne» des effets indésirables observés, d’informer les militaires, leur famille, les professionnels de santé et de sélectionner les suppléments les plus sûrs. Lancé en 2012, sans promotion marketing, le projet OPSS a reçu moins de 5000 visites par mois. Depuis, ce chiffre est passé à 35000 ! Cette évolution souligne le besoin d’une meilleure communication et d’une visibilité claire sur ces produits.

Même si quantifier les risques pour la santé des compléments alimentaires n’est pas une tâche facile, en raison de nombreuses inconnues, il est essentiel de mieux informer les utilisateurs et les distributeurs sur de telles substances. Le DoD a aujourd’hui son propre et solide programme de pharmacovigilance, tout comme la FDA. Encore faut-il que les professionnels de santé - qui ne sont que 30% actuellement à le faire - sachent l’utiliser !

Morale de cette histoire de soldats supplémentés : continuons à manger nos 5 fruits et légumes par jour, c’est sans aucun doute la meilleure façon d’entretenir sa forme et sa santé ! Et, qui plus est, en toute sécurité !

Thierry Gibault
Nutritionniste, endocrinologue, Paris - FRANCE
Drug Test Anal. 2015 Oct 16. Protecting military personnel from high risk dietary supplements. Deuster PA, Lieberman HR.
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