N° 124 | octobre 2012

Si les crucifères ralentissaient la progression du cancer de la prostate ?

Selon l'Institut National du Cancer, plus de 2,2 millions d'américains vivent avec un cancer de la prostate. Si diverses études ont établi une relation entre la consommation de crucifères, de légumineuses et de sauce tomate et la réduction du risque de ce cancer, en revanche, on dispose de peu de données sur les effets de l'alimentation après le diagnostic.

Dans l'étude HPFS - Etude des professionnels de santé - des résultats publiés en 2006 suggèrent que la consommation de sauce tomate et de poisson est associée à une réduction du risque de progression du cancer.

Selon l'étude CaPSURE (Cancer of the Prostate Strategic Urologic Research Endeavour), la consommation d'oeufs et de volaille avec la peau, après le diagnostic, était associée à un risque élevé de progression de cancer de la prostate. D'autres études ont également retrouvé une relation entre les apports en graisses saturées et la progression de ce cancer.

Influence de la consommation de fruits et légumes sur l'évolution du cancer de la prostate

Une étude prospective récente, conduite par des chercheurs des universités de Boston et de San Francisco, a examinée l'influence de la consommation de fruits et légumes sur l'évolution du cancer de la prostate après traitement. Hypothèse testée : les légumes, plus spécifiquement les crucifères, la sauce tomate et les légumineuses, pourraient être inversement associés à la progression du cancer. L'étude CaPSURE est un registre américain du cancer de la prostate, initié en 1995 et reposant sur un suivi semestriel par des urologues. En 2004-2005 on a fait remplir à 2134 participants un questionnaire de fréquence de consommation alimentaire. Différents groupes de fruits et légumes ont été distingués (carottes-patates douces, crucifères, légumes à feuilles vertes, légumineuses, courges, tomates, sauce tomate pour les légumes; pour les fruits : pommespoires, baies, agrumes, jus de fruits).

On a étudié la fréquence de consommation sur l'année précédente de 127 aliments et boissons chez les participants, selon 9 niveaux, allant de moins d'une fois par mois à plus de 6 fois par jour. On a également comparé les consommations avant et après le diagnostic pour détecter d'éventuels changements alimentaires.

La progression du cancer était définie comme le décès, la survenue de métastases osseuses, la récidive ou un second traitement. Pour éviter les biais, on a exclu les sujets dont la cancer avait progressé avant l'enquête alimentaire. Au final un échantillon de 1560 hommes été étudié. Divers modèles statistiques ont été utilisés pour examiner l'association entre la consommation de fruits et légumes après le diagnostic et la progression du cancer de la prostate.

Près de 60% de réduction du risque de progression avec les crucifères

Sur les 1560 sujets, soit une durée de 3171 sujet années, 134 évènements de progression ont été relevés, sur un suivi d'environ 2 ans après l'enquête alimentaire.

Une tendance inverse, cependant non significative (p=0.09), a été observée entre la consommation totale de légumes et le risque de progression du cancer. Cette tendance protectrice des légumes était sous tendue par un effet très significatif des crucifères (brocolis, choux, salade de chou, choux de Bruxelles...). Les hommes qui en avaient la consommation la plus élevée (environ une portion par jour) avaient un risque de progression réduit de 59% par rapport aux plus faibles consommateurs. Les autres groupes de légumes n'étaient pas associés au risque de progression du cancer.

La consommation totale de fruits et les sous groupes de fruits n'étaient pas associés à une réduction du risque de progression, avec une exception pour les baies, dont l'effet protecteur ne demeurait cependant plus significatif après analyse multivariée. Les auteurs ont également observé une interaction significative (p=0.02) entre la marche et la consommation totale de légumes. Chez les hommes qui marchaient plus de 150 minutes par semaine, la consommation totale de légumes était associée à une réduction du risque de 65% de progression du cancer de la prostate.

Des composés à étudier de plus près

Cette étude est donc en faveur d'un effet protecteur des crucifères sur la progression du cancer de la prostate. Elle s'inscrit en cohérence avec d'autres études qui ont montré une relation inverse entre la consommation de glucosinolates, des métabolites issus des crucifères, et l'incidence de cancer de la prostate. Les glucosinolates forment, après hydrolysation, des isothiocyanates et des indoles, qui ont démontré des effets anti-carcinogéniques in vitro et in vivo. L'un d'eux, le sulphoraphane, favorise l'apoptose des cellules de cancer de la prostate. D'autres inhibent la croissance et la migration des cellules cancéreuses de prostate et réduisent le niveau des récepteurs aux androgènes dans la prostate. Chez l'homme des études ont montré qu'un régime riche en brocolis altérait l'expression génique dans la prostate.

Il existe enfin manifestement une interaction synergique entre l'activité physique et la consommation de crucifères sur la réduction de la progression du cancer prostatique.

En revanche, contrairement à l'hypothèse de départ, aucun effet protecteur n'a été mis en évidence avec les tomates en sauce (riches en lycopène). A ce sujet, les auteurs soulignent que les essais de supplémentation en sauce tomate ou en lycopène ont abouti à des résultats inconstants sur l'évolution du cancer de la prostate.

Cette étude, par la taille de son échantillon et la durée modeste de son suivi, présente évidemment des limites. Il faudra d'autres essais pour confirmer cette relation inverse et forte entre la consommation de crucifères et la progression du cancer de la prostate. Si cet effet protecteur se confirme, après un tel cancer, on pourrait alors conseiller aux hommes de consommer régulièrement des choux et des brocolis pour préserver leur santé.

Thierry Gibault
Nutritionniste, endocrinologue, Paris - FRANCE
Richman E.L et al, Vegetable and fruit intake after diagnosis and risk of prostate cancer progression. Int. J. Cancer 2012 Juo. 131(1):201-10
Retour Voir l'article suivant