N° 117 | février 2012

Un cerveau vieux… mais en pleine forme ! Comment ?

Des arguments épidémiologiques suggèrent un rôle de la nutrition sur la survenue de la maladie d’Alzheimer. Les essais de supplémentation centrés sur des nutriments isolés (vitamines E, oméga 3) se sont révélés décevants en termes de prévention. Ce n’est pas très surprenant dans la mesure où il existe des interactions complexes entre divers nutriments, à la base de leur synergie d’action.

Parce qu’ils sont peu coûteux et faciles à analyser, on a beaucoup utilisé les questionnaires de fréquence de consommation alimentaire pour étudier les profils alimentaires des populations. Leur manque de précision et la variabilité individuelle de l’absorption des nutriments limitent leur utilité. D’où l’intérêt de pouvoir disposer de bio marqueurs fiables, afin d’étudier leurs relations avec les fonctions cognitives et les données de l’IRM cérébrale chez des personnes âgées.

30 bio marqueurs nutritionnels plasmatiques

C’est ce que vient de faire une équipe américaine de l’Institut Linus Pauling de l’Oregon, dans une étude (OBAS : Oregon Brain Aging Study) dont les résultats viennent d’être publiés dans la prestigieuse revue Neurology. Leur objectif : déterminer les profils alimentaires qui favorisent la bonne santé cognitive des personnes âgées.

30 bio marqueurs nutritionnels plasmatiques (vitamine C, caroténoïdes, tocophérol, vitamines du groupe B – B1 B2 B6 B9 B12, vitamine D, oméga 3 etc.…) ont été dosés chez 104 sujets, hommes et femmes, âgés en moyenne de 87 ans. Les sujets ont été évalués par divers neuro psychologiques cognitifs. 42 d’entre eux ont bénéficié d’une imagerie cérébrale par résonance magnétique nucléaire permettant d’évaluer les hyper signaux de la substance blanche (signes de démyélinisation cérébrale) et le volume total du cerveau (évaluant le degré d’atrophie corticale).

8 profils nutritionnels distincts

Dans l’ensemble, les sujets avaient une alimentation assez correcte avec cependant des carences en vitamine B12 (pour 7%) et en vitamine D (pour 25%).

8 profils nutritionnels (NBP : nutrient biomarker pattern) ont été isolés en fonction des niveaux des bio- marqueurs plasmatiques :

  • NBP1 : profil « vitamines BCDE »
  • NBP2 : profil « graisses saturées »
  • NBP3 : profil « caroténoïdes »
  • NBP4 : profil « cholestérol »
  • NBP5 : profil « oméga 3 » (ω3)
  • NBP6 : profil « oméga 6 + rétinol »
  • NBP7 : profil « lutéine + HDL CT
  • NBP8 : profil « acides gras trans »

De meilleures performances cognitives…

Parmi les 8, ce sont les profils NBP1 et NBP8 qui sont les plus significativement reliés aux fonctions cognitives :

  • En bien : les sujets avec les scores BCDE les plus hauts ont les meilleures fonctions cognitives globales (exécution, attention, fonction visio spatiale).
  • En mal : les sujets avec les scores NBP8 les plus élevés (profil trans) ont les plus mauvaises fonctions cognitives (mémoire, attention, langage, vitesse d’apprentissage et score global).

Pour les autres :

  • Les sujets NBP5 ont de meilleures fonctions exécutives.
  • Les NBP7, de meilleurs scores de mémoire.
  • En revanche, mémoire et langage sont plus faibles chez les profils NBP6.

L’ajustement à divers facteurs confondants (âge, sexe, éducation, HTA, dépression…) n’a pas atténué ces corrélations.

… et un cerveau plus gros

Les données morphologiques cérébrales issues de l’IRM donnent des informations supplémentaires.

  • Le volume du cerveau est plus élevé chez les sujets ayant les scores en vitamines BCDE les plus hauts.
  • A l’inverse, il est réduit (comme on l’observe dans la maladie d’Alzheimer) chez les sujets avec les scores trans les plus forts.

Les sujets ayant un score ω3 élevé présentent moins d’hyper signaux de la substance blanche, même si cette association est atténuée après ajustement sur la dépression.

Des légumes verts, des crucifères, des fruits et du poisson

A partir de ces données issues des dosages de biomarqueurs, les auteurs identifient divers profils de consommation alimentaire correspondant à ces signatures biologiques.

  • Les profils BCDE et ω3, favorables à une bonne santé cognitive chez les personnes âgées, sont le reflet d’une consommation fréquente de légumes verts, de crucifères, de fruits et de poisson.
  • Les profils les plus défavorables au plan cognitif, représentés par les profils trans et rétinol (NBP6 NBP8), correspondent à une alimentation riche en pâtisseries, aliments frits, margarines, viande rouge et abats.

La neuroimagerie cérébrale suggère que les 2 profils bénéfiques BCDE et ω3 affectent les fonctions cognitives par 2 mécanismes distincts : les antioxydants agissant plutôt sur les mécanismes neurobiologiques contrôlant l’atrophie cérébrale ; les effets des ω3 étant médiés par des mécanismes vasculaires.

Les modifications structurales ne seraient pas les seuls mécanismes en jeu. Le pattern antioxydant BCDE agirait en favorisant la promotion de la neurogénèse de l’hippocampe, la réduction du stress oxydant et de la neurotoxicité induite par l’hyperhomocystéinémie et - peut être - en préservant la barrière hémato encéphalique.

Les nouveaux dangers des graisses trans ?

Le profil NBP8 (acides gras trans) est fortement associé à de mauvaises performances cognitives et à une réduction du volume cérébral. Ces graisses sont présentes dans de nombreux aliments et pâtisseries industriels (graisses hydrogénées). On connaissait leurs effets délétères sur le risque cardio vasculaire, l’inflammation systémique et la dysfonction endothéliale. Que ces graisses puissent altérer les performances cognitives est une donnée nouvelle.

Ces résultats justifient la poursuite d’autres recherches dans ce domaine. L’étude des biomarqueurs est une nouvelle voie d’exploration de l’influence de l’alimentation sur le déclin cognitif des personnes âgées. En attendant, cela vient confirmer l’importance d’une consommation régulière de légumes verts, de crucifères, de fruits et de poissons dans ces populations.

Thierry Gibault
Nutritionniste, endocrinologue, Paris - FRANCE
Bowman G.L., Nutrient biomarker patterns, cognitive function and MRI measure of brain aging, Neurology, 78, January 24, 2012, pp 241-249
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