N° 142 | mai 2014

Valoriser les bonnes pratiques des proches plutôt que pointer les mauvais comportements individuels

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Dans la plupart des pays économiquement développés, les médias déclinent, à l’envi et sur tous les tons, des messages de santé publique. En particulier dans le domaine alimentaire, où nos concitoyens sont invités « pour leur santé », à manger « au moins cinq fruits et légumes par jour » ou à « éviter de manger trop gras, trop sucré, trop salé ».

« Savoir n’est pas faire »

Depuis que ces messages sont apparus dans notre quotidien, des chercheurs de différents pays ont cherché à en évaluer l’efficacité réelle. On constate en effet que, malgré l’abondance et l’omniprésence de ces injonctions à manger plus sain, la situation ne s’améliore guère : la prévalence des pathologies liées à l’alimentation, et en premier lieu celle de l’obésité, ne se réduit pas. On peut certes avancer l’hypothèse qu’en l’absence de tels messages la situation serait encore bien pire… Mais il est clair que ce type d’incitations à manger plus sain ne suffi t pas à faire changer massivement et de façon durable les comportements alimentaires inadaptés. On le sait bien, dans le domaine de l’alimentation comme dans beaucoup d’autres, « savoir n’est pas faire » : de très nombreux facteurs – milieu socioculturel d’appartenance, niveau d’instruction, pouvoir d’achat, habitudes alimentaires héritées de l’éducation, contraintes réelles ou perçues (par exemple l’accessibilité physique des aliments), état psychologique, peur et difficulté du changement, etc. – peuvent empêcher la mise en application des connaissances acquises grâce aux médias. Voire faire obstacle aux meilleures intentions et aux plus sincères envies de changement...

Nous accordons bien plus de crédit à ce que font nos proches

Le Royaume-Uni n’échappe pas à ce paradoxe. En dépit de la diffusion massive de messages visant à instruire la population des risques d’une mauvaise alimentation et des bonnes pratiques à adopter, l’Agence gouvernementale de santé publique a annoncé au début de l’année 2014 que plus des deux tiers des britanniques (64 %) étaient désormais touchés par le surpoids ou l’obésité. Pour tenter de mieux comprendre ce hiatus, des chercheurs en psychologie de l’université de Liverpool ¹ ont récemment examiné de façon spécifique un facteur susceptible d’influencer les comportements alimentaires : l’impact de l’entourage et, plus largement, des normes sociales dans les choix des aliments ou les quantités consommées.

Conduite par Eric Robinson, l’équipe de chercheurs s’est plongée dans un corpus de quinze études menées depuis 2001 et publiées dans 11 revues différentes. Dans ces études, des volontaires se voyaient proposer des aliments en étant au préalable informés ou, a contrario, non informés, des choix opérés par les autres participants ou des quantités consommées par ces derniers.

Nos choix alimentaires sont gouvernés par des normes sociales

Le travail de méta-analyse réalisé montre, par exemple, que si les individus croient que les autres participants à l’expérience ont, de leur côté, choisi un repas « low calories », ils sont sensiblement plus nombreux (28 % de plus dans une étude menée en 2010) à opter eux-mêmes pour un menu peu calorique. Dans une autre expérience conduite en 2013, on a distribué à des étudiantes à l’entrée du restaurant universitaire un document indiquant qu’une proportion élevée de jeunes femmes consomme aujourd’hui beaucoup de fruits et légumes. Cette seule « intervention » a eu pour effet d’accroître les quantités de fruits et de légumes consommées par les étudiantes lors de leur déjeuner. Mais si le flyer distribué comportait uniquement un slogan du type « pour votre santé, mangez des fruits et des légumes », aucun accroissement de consommation de ces aliments n’était observé. Il apparaît donc clairement que nos choix alimentaires sont (aussi) gouvernés par des normes sociales et que notre adhésion (notre conformité) à celles-ci est une façon inconsciente d’affirmer notre appartenance à un groupe social.

Valoriser ce que mes proches font de bien pourrait être plus efficace

De ces résultats, Eric Robinson et ses collaborateurs tirent une conclusion pratique : plutôt que de partir de l’idée selon laquelle la grande majorité des personnes mangent mal et qu’il est donc nécessaire de diffuser à leur intention des normes d’alimentation saine, il vaudrait mieux insister à l’inverse sur le fait que beaucoup de personnes mangent correctement. Cela pourrait faciliter, via le processus de conformité à la norme sociale mis en évidence par ce travail, l’adoption des bonnes pratiques. On sait en effet que lorsqu’elles se sentent « montrées du doigt » pour leurs mauvaises habitudes alimentaires réelles ou supposées, de nombreuses personnes réagissent, selon les cas, par la culpabilité ou l’anxiété (ce qui les conduit à manger encore plus mal !), par le déni ou par le rejet des messages ou encore par le fatalisme (« pourquoi changer maintenant puisque de toutes façons tout est déjà joué »). En d’autres termes, valoriser ce que mes proches font de bien pourrait être plus efficace que pointer mes « mauvais » comportements personnels.

  1. E. Robinson et al. “What everyone else is eating : a systematic review and meta-analysis of the effect of informational eating norms on eating behavior”. Journal of the Academy of Nutrition et Dietetics. Janvier 2014
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