N° 208 | juillet 2020

Transition et obésité

Aujourd’hui, on parle beaucoup de transition : transition alimentaire, transition énergétique … Ce terme traduit en fait des changements profonds, subis ou non, en termes de santé ou de comportement.

L’épidémie d’obésité, au niveau mondial, peut être analysée sous l’angle de la transition. Parmi les 84 facteurs de risque évalués dans le « fardeau » global des maladies, des accidents et des facteurs de risque, l’obésité est celui dont la prévalence a augmenté le plus depuis 1990, se retrouvant au « top » des 5 facteurs responsables des décès et d’altération de l’espérance de vie.

 Bien que la prévalence de l’obésité (IMC>  30 kg/m2) au niveau mondial soit d’une très grande variabilité selon les pays (allant de 0,2 % chez les femmes vietnamiennes à 65,3 % chez les femmes américaines des Iles Samoa, dans le Pacifique en 2016), on peut cependant identifier des facteurs d’évolution de la prévalence d’obésité, ce que l’on appelle la transition, ceci afin d’en tirer des politiques de prévention.

Ce travail a analysé les 30 pays les plus peuplés au monde, représentant 7,5 milliards d’individus, soit 77,5 % de la population mondiale. Les auteurs décrivent une évolution en 4 stades.

Stade 1 : prévalence de l’obésité plus élevée chez les femmes de classe sociale plus aisées

En 1975, 16 des 30 pays les plus peuplés avaient une prévalence d’obésité inférieure à 5 %.

A cette époque, plusieurs avaient déjà une prévalence de l’obésité comprise entre 5 et 20 % : c’est le stade 1, avec une prévalence 2 à 9 fois plus élevée chez les femmes que chez les hommes, et chez les femmes une prévalence plus élevée dans les classes sociales plus aisées, alors que ceci n’a pas d’impact chez les hommes. On y trouve, en 1975, des pays comme le Mexique, la Colombie, le Brésil, l’Egypte, la Turquie, l’Iran, la Russie et l’Afrique du Sud. Quarante ans plus tard, en 2016, seul le Vietnam parmi les pays étudiés n’est pas rentré dans la transition avec moins de 5 % d’obèses. Aujourd’hui, tous les pays très peuplés et de faible revenu sont rentrés dans le stade 1 (5 à 20 % d’obèses) incluant le Bengladesh, le Pakistan, l’Inde, la RD du Congo, l’Ethiopie, le Kenya, le Nigéria, la Tanzanie et l’Afrique sub-saharienne. Dans ces pays, la prévalence de l’obésité est de 5 à 14 % chez les femmes et de 4 % chez les hommes. Elle reste faible chez les enfants avec une prévalence de 2 %.

Stade 2 : augmentation  de la prévalence de l’obésité chez les adultes et les enfants dans les classes sociales aisées

Le stade 2 de la transition est caractérisé par une augmentation très importante chez les adultes, atteignant 25 à 40 %  chez les femmes, environ 20-25 % chez les hommes et 10 % chez les enfants. La prévalence est plus élevée dans les classes sociales aisées. Tous les pays qui étaient au stade 1 en 1975 sont au stade 2 en 2010. On note quelques pays qui ne sont pas encore entrés en stade 2, comme le Japon, la Corée du Sud et la Chine. Le Brésil est une exception avec une diminution entre 1989 et 1998 chez les femmes de classes socio-économiques élevées tandis qu’elle continue à augmenter chez les femmes de classe sociale moins aisée et chez les hommes quelle que soit leur situation socio-économique.

Stade 3 : prévalence de l’obésité plus importante dans les milieux moins aisés

Le stade 3 est caractérisé par une prévalence identique à celle du stade 2 tant pour les hommes que chez les femmes, mais il existe une inversion des différences socio-économiques avec une plus grande prévalence dans les milieux moins aisés. De plus, il existe une accélération de la prévalence dans les populations de faible IMC lors du stade 2. La prévalence de l’obésité continue à augmenter chez les enfants aux alentours de 15 %. En 2016, cela concerne les USA et tous les pays européens étudiés (France, Espagne, Italie, Allemagne) avec une prévalence nettement plus élevée dans les classes sociales de faible revenu. Entre 1990 et 2010 dans la plupart des pays européens, l’augmentation de prévalence est plus élevée chez les hommes et chez les femmes de niveau éducatif plus bas.

Stade 4 : prévalence de l’obésité en déclin surtout chez les enfants et dans les classes sociales aisées

Le stade 4 annonce un déclin. Il commence par les enfants, surtout dans les classes sociales élevées. Chez les adultes, la baisse est plus forte dans les classes sociales plus aisées. On peut postuler que l’inversion chez les adultes sera plus la conséquence de l’absence d’entrée dans l’obésité adulte, que la conséquence d’une inversion du poids des adultes. L’inégalité sociale persistera, voire s’accentuera encore. Les facteurs sous-tendant ces évolutions sont multiples : socio-culturels (image du corps, cuisine, …), économiques, réglementaires, ou environnementaux (urbanisme, …), liés au mode de vie (travail, transport, …).

Modificateurs de la transition de l’obésité

Le cas des pays de l’Asie de l’Est, peu ou pas concernés par l’obésité, est intéressant : il pourrait suggérer des facteurs génétiques mais aussi culturels car l’IMC des migrants de faible poids ne change guère. La norme sociale est aussi un facteur important, par exemple au Japon. Mais il reste une inégalité entre pays et dans les pays (par exemple en Inde). En particulier, les populations indigènes confrontées de façon brutale à une transition de mode de vie et d’alimentation sont très exposées à une augmentation rapide de la prévalence de l’obésité.

On ne peut cependant occulter l’existence simultanée d’autres transitions qui sont favorables : déclin de la mortalité, diminution de la sous-nutrition et des maladies transmissibles, réduction du travail physique pénible, élévation de l’espérance de vie. Parallèlement, la fertilité et la natalité baissent.

Nul ne sait si le surpoids et l’obésité deviendront "la norme", comme le prix à payer des autres changements, ou si un nouvel équilibre assorti d’une diminution de l’IMC surviendra. Et s’il survient, sera-t-il la résultante d’une diminution du nombre de personnes souffrant d’obésité ou d’une diminution de l’IMC dans certaines classes ? Affaire à suivre.

Jean-Michel Lecerf
Service de Nutrition – Institut Pasteur de Lille - FRANCE
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