N° 121 | juin 2012

Populations défavorisées : une priorité pour initier une consommation quotidienne de fruits et légumes

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La précarité est une dimension plus vaste que la pauvreté: elle touche presque 15 % de la population française. Les "personnes précaires" ont une alimentation carencée en fruits et légumes et laitages. A l’inverse, elles consomment en excès des produits gras, des boissons sucrées et des féculents. En outre, 1 Français sur 12 souffre d’insécurité alimentaire, caractérisée par une consommation de fruits et légumes inférieure à 300 g par jour*. Augmenter la consommation de fruits et légumes chez les personnes défavorisées est donc un objectif important du Programme National Nutrition Santé.

Remise de chèques F&L et conseils nutritionnels

Nous avons voulu tester l’acceptabilité et l’efficacité de chèques échangeables contre des fruits et légumes frais chez des personnes précaires.

Au cours d’une étude d’intervention de 12 mois réalisée en 2009-2010 à Bobigny, 295 adultes précaires du département ont été randomisés en 2 groupes :

  • le groupe « conseils » a reçu de simples conseils diététiques
  • le groupe « chèques » a bénéficié, en plus de ces conseils, de chèques échangeables uniquement contre des fruits et légumes frais (de 10 à 40 euros par mois selon la composition du ménage).

Les volontaires ont été recrutés lors de leur passage au Centre d’Examens de Santé et définis comme précaires, à l'aide du score EPICES, créé en France en 2004 et obtenu à partir d’un questionnaire à 11 items 1. Deux diététiciennes ont délivré des conseils nutritionnels visant à un meilleur équilibre alimentaire et une augmentation de la consommation de fruits et légumes, tout en tenant compte des difficultés financières. Les chèques F&L ont été remis aux participants à l’inclusion, puis lors des visites, à 3, 9 et 12 mois d’intervention.

La consommation globale de fruits et légumes a augmenté dans les deux groupes

Dans cette population, la consommation moyenne déclarée est de 2 fruits et légumes par jour, soit très inférieure à celle recommandée (supérieure à 5). A l’inclusion, 30 % des volontaires déclarent ne pas manger tous les jours des fruits et légumes 2.

A 3 mois d’intervention, les sujets qui sont revenus sont 42% pour le groupe « conseils » et 49% pour le groupe « chèques ». La consommation globale a augmenté dans les deux groupes, de façon identique : augmentation d’environ de 0,7 portions de fruits et légumes (Tableau 1) soit de 70 à 170 g (Tableau 2).

Après 3 mois d’intervention, 94,5% des sujets du groupe « chèques » consomment quotidiennement des fruits et légumes, ce qui est très supérieur au résultat du groupe « conseils » (74%) 3. Les taux de vitamine C et β-carotène sont identiques dans les 2 groupes et inchangés mais une augmentation plus importante des apports en fruits et légumes aurait été nécessaire pour obtenir un effet sur les taux vitaminiques.

Des apports plus diversifiés

Outre les quantités, l’intervention s'est traduite par une augmentation de la diversification des apports:

  • Si 11 fruits et 32 légumes différents étaient consommés à l’inclusion, après l’intervention, ce sont 24 fruits et 54 légumes différents qui ont été mangés la veille de l’enquête.
  • Les fruits consommés à l’inclusion étaient majoritairement des bananes, des pommes et des mandarines. Après l’intervention, à ces mêmes fruits sont venus s'ajouter des cerises, des pêches, des pastèques et des raisins.

L’influence de la saison a été probablement importante (2 nde enquête au printemps – été), mais la consommation de conserves, moins coûteuses, a pu contribuer à augmenter la consommation quotidienne.

Les freins à une alimentation saine sont multiples

Cette augmentation correspond à ce qui a été obtenu par d’autres types d’intervention, en population générale 4, ou de distribution de coupons fruits et légumes 5.

Le nombre de sujets perdus de vue a été la principale difficulté rencontrée. Ces personnes étaient souvent sans emploi, avec des enfants à charge et des dépenses moyennes déclarées plus faibles.

Les freins à une alimentation saine sont multiples et pas seulement économiques, d’où l’intérêt majeur de l’éducation nutritionnelle pour modifier les consommations. Les personnes précaires, plus à risque et plus fragiles, sont les plus difficiles à atteindre. Les chèques ont été utilisés et bien acceptés. Ils ont permis aux "non consommateurs" de devenir des "consommateurs quotidiens". Les perspectives révélées par cette étude sont de mieux cibler les populations, d'envisager des éducations répétées et de les fidéliser.

Hélène Bihan
UREN Unité de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle UMR U557 Inserm / U1125 Inra / Cnam / Université Paris 13, Bobigny, France
  1. Sass C, Guéguen R, Moulin JJ, Abric L, Dauphinot V, Dupré C, Giordanella JP,Girard F, Guenot C, Labbe E, La Rosa E, Magnier P, Martin E, Royer B, Rubirola M,Gerbaud L. [Comparison of the individual deprivation index of the French Health Examination Centres and the administrative definition of deprivation]. Sante Publique. 2006;18:513-22.
  2. Bihan H, Castetbon K, Mejean C, Peneau S, Pelabon L, Jellouli F, Le Clesiau H, Hercberg S. Sociodemographic factors and attitudes toward food affordability and health are associated with fruit and vegetable consumption in a low-income French population. J Nutr. 2010;140:823-30.
  3. Bihan H, Méjean C, Castetbon K, Faure H, Ducros V, Sedeaud A, Galan P, Le Clésiau H, Péneau S, Hercberg S. Impact of fruit and vegetable vouchers and dietar y advice on fruit and vegetable intake in a low-income population. Eur J Clin Nutr. 2012;66:369-75.
  4. Pomerleau J, Lock K, Knai C, McKee M. Interventions designed to increase adult fruit and vegetable intake can be effective: a systematic review of the literature. J Nutr. 2005;135:2486-95.
  5. Herman DR, Harrison GG, Afifi AA, Jenks E. Effect of a targeted subsidy on intake of fruits and vegetables among low-income women in the Special Supplemental Nutrition Program for Women, Infants, and Children. Am J Public Health. 2008;98:98-105.
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