N° 173 | mars 2017

Consommation de fruits et légumes et risque de fracture de la hanche : le projet CHANCES*

Télécharger Imprimer

Les fractures de la hanche constituent un problème de santé publique majeur et croissant parmi les adultes âgés dans le monde entier. Les fractures de la hanche sont associées à une invalidité considérable et une réduction du taux de survie, et même si elles représentent moins de 20 % des fractures ostéoporotiques, elles sont la principale cause de dépenses de santé et de mortalité liées à des fractures chez les hommes et les femmes de plus de 50 ans 1. Parmi les facteurs environnementaux pouvant être modifiés, l’alimentation peut jouer un rôle important dans leur prévention.

Consommation de fruits et légumes et risque de fracture de la hanche

Une consommation élevée de fruits et légumes (F&L) a été associée à une densité minérale osseuse supérieure, une perte et un renouvellement osseux inférieurs, ainsi qu’une baisse de l’incidence des fractures de la hanche et d’autres sites 2-4. Ces liens ont été démontrés par des études d’observation, généralement non prospectives, menées chez des personnes âgées vivant dans des résidences et des femmes ménopausées. Pour explorer davantage le rôle de la consommation de F&L sur le risque de fracture de la hanche, nous avons étudié l’hypothèse que la consommation élevée de F&L pourrait être associée à une incidence inférieure de telles fractures, sur un vaste échantillon de personnes âgées (hommes et femmes) en Europe et aux États-Unis. Les sujets ont fait l’objet d’un suivi prospectif jusqu’à ce qu’une fracture de hanche soit diagnostiquée.

Etude CHANCES

L’étude Consortium on Health and Ageing : Network of Cohorts in Europe and the United States (CHANCES, Consortium sur la santé et le vieillissement : réseau de cohortes en Europe et aux États-Unis) nous a fourni une occasion unique d’étudier cette hypothèse au moyen de données harmonisées et définies au sein du consortium 5. L’étude CHANCES est un projet collaboratif de grande ampleur, financé par la Commission européenne dans le cadre du septième programme-cadre (FP7) et coordonné par la Fondation de santé hellénique en Grèce (http://www.chancesfp7.eu). Au total, 142 018 individus ont été inclus dans l’étude (dont 116 509 femmes) âgés de 60 ans ou plus, issus de cinq cohortes prospectives, dont les données étaient pertinentes pour le projet CHANCES**. La consommation de F&L a été évaluée au moyen de questionnaires de fréquence de consommation alimentaire validés, propres à chaque cohorte. Pendant le suivi, un total de 5 552 fractures de la hanche a été enregistré. Les fractures de la hanche ont été vérifiées via les registres nationaux de patients ou à l’aide d’entretiens et questionnaires téléphoniques. Pour les besoins de cette étude, la consommation de F&L était exprimée en portions/jour. Dans les cohortes grecques et suédoises, une portion équivalait à 80 g de F&L, tandis que dans le cadre de l’étude NHS, la quantité était fixée en fonction de chaque F&L. Le rapport des risques ajusté (hazard ratio, HR) était estimé pour chaque cohorte à partir du modèle à risques proportionnels de Cox, puis compilé à l’aide d’une méta-analyse à effets aléatoires.

Incidence supérieure des fractures de la hanche avec une faible consommation de F&L

Nous avons observé que chez les individus consommant peu de F&L (une portion ou moins par jour), le risque de fracture de la hanche augmentait de 39 % comparativement aux personnes consommant une quantité modérée de F&L (trois à cinq portions par jour) [HR cumulé et ajusté : 1,39 ; IC 95 % : 1,20 - 1,58]. Une consommation de plus de 5 portions par jour ne réduisait pas davantage le risque de fracture de la hanche. Concernant uniquement les légumes, la consommation d’une portion ou moins par jour était associée à un risque de fracture de la hanche supérieur de 12 % comparativement à la consommation d’une à trois portions par jour (HR cumulé et ajusté : 1,12 ; IC 95 % : 1,03 à 1,21), alors qu’une consommation similaire de fruits n’était pas associée à un risque de fracture de hanche. Après contrôle des facteurs de confusion importants (activité physique, indice de masse corporelle, consommation d’alcool et apport calorique, tabagisme et situation socio-économique), les résultats obtenus sont restés concordant entre les différentes cohortes tout en s’avérant plus marqués chez les femmes.

Plusieurs mécanismes biologiques sous-jacents ont été proposés pour expliquer les effets potentiellement bénéfiques des F&L dans la prévention des fractures de la hanche. Les composés abondants dans ces aliments aux propriétés antioxydantes (vitamines A, C, E, K, caroténoïdes) et antiinflammatoires (flavonoïdes) semblent impliqués dans la séquence de remodelage osseux et dans les réactions inflammatoires de l’organisme. Or, à la fois le stress oxydant et l’inflammation ont été impliqués dans la pathogenèse de la perte osseuse 6,8. Par ailleurs, les bienfaits des F&L sur la santé en général semblent reposer sur la synergie de leurs éléments bioactifs et sur leur interaction avec les aliments complets, en plus des quantités consommées. En revanche, ils ne semblent pas liés à la quantité de micronutriments individuels, comme l’ont montré les essais cliniques évaluant les effets de certains compléments alimentaires sur la santé 9.

D’après les résultats de cette étude, une consommation quotidienne modérée de F&L peut prévenir les fractures de la hanche chez les adultes âgés. En pratique, les personnes âgées qui consomment une portion ou moins de F&L par jour devrait augmenter leur consommation pour en retirer un bénéfice, à savoir la réduction du risque de fracture de la hanche.


*Ces travaux, dérivés du projet CHANCES, étaient soutenus par le programme-cadre FP7 de la Direction générale de la recherche au sein de la Commission européenne [subvention numéro HEALTH-F3-2010-242244].

** Les 5 cohortes respectives sont l’European Prospective Investigation into cancer and Nutrition (EPIC, étude prospective européenne concernant le cancer et la nutrition)-Elderly (personnes âgées) en Grèce et l’EPIC-Elderly Umea en Suède, la Swedish Mammography Cohort (SMC, cohorte mammographie suédoise), la Cohort Of Swedish Men (COSM, cohorte d’hommes suédois), et la célèbre Nurses’ Health Study (NHS, étude sur la santé du personnel infirmier) aux États-Unis.

Vassiliki Benetou
Service d’hygiène, épidémiologie et statistiques médicales, École de médecine, Université nationale et capodistrienne d’Athènes Fondation de santé grecque et hellénique, Athènes - GRECE
collaborateurs
Benetou V, Orfanos P, Feskanich D, Michaëlsson K, Pettersson-Kymmer U, Eriksson S, Grodstein F, Wolk A, Bellavia A, Ahmed LA, Boffeta P, Trichopoulou A (2016). Fruit and Vegetable Intake and Hip Fracture Incidence in Older Men and Women: The CHANCES Project. J Bone Miner Res, 31(9):1743-52.
  1. Cooper C, et coll. Osteoporos Int 2011; 22(5):1277-88
  2. Macdonald H, et coll. Am J Clin Nutr 2004; 79: 155-65.
  3. Gunn CA, et coll. Nutrients 2015, 8;7(4):2499-517.
  4. Byberg L, et coll. J Bone Miner Res. 2015;30 (6):976-84.
  5. Boffetta P, et coll. Eur J Epidemiol. 2014;29(12):929-36.
  6. Schulman RC, et coll. Curr Osteoporos Rep 2011; 9(4):184-95.
  7. et coll. In: Michael F. Holick, Jeri W. Nieves Editors. Nutrition and Bone Health Second Edition, 2015. Humana Press.
  8. Nieves JW. Osteoporos Int. 2013;24(3):771-86.
  9. National Institutes of Health State-of-the-Science Panel: National Institutes of Health State-of-the-Science Conference Statement: multivitamin/mineral supplements and chronic disease prevention. Am J Clin Nutr. 2007, 85(1):257S- 264S.
Retour Voir l'article suivant