N° 176 | juin 2017

Influence des facteurs génétiques et environnementaux sur le goût pour les fruits et légumes à l’adolescence

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D’après les estimations, l’alimentation non optimale est responsable d’environ 10 % du fardeau mondial lié à la santé, avec 5,7 % de la perte d’espérance de vie corrigée de l’incapacité (EVCI)* due à une alimentation faible en fruits et légumes (F&L) 1. Nos préférences en matière d’aliments et de boissons ont une forte influence sur ce que nous choisissons de manger et de boire. Pour preuve, les préférences permettent de prédire l’alimentation adoptée 2. Comprendre les facteurs qui façonnent notre appétence pour les F&L est donc primordial pour rendre plus efficace les initiatives de santé publique visant à augmenter leur consommation.

Etudes des jumeaux au service de la santé publique

Les études portées sur les jumeaux sont un outil puissant pour comprendre dans quelle mesure le goût pour les F&L est influencé par des facteurs génétiques et environnementaux. Elles consistent à comparer les goûts de vrais jumeaux, dont les gènes sont identiques à 100 %, et ceux de faux jumeaux, dont les gènes sont identiques à environ 50 %. En effet, étant donné que dans les deux cas, les jumeaux évoluent dans un environnement très similaire, la seule différence entre eux est le fait que d’un point de vue génétique, les vrais jumeaux se ressemblent deux fois plus. Si les vrais jumeaux ont des goûts plus proches comparativement aux faux jumeaux, cela indique que ces préférences sont influencées par la génétique. Au contraire, des goûts similaires à la fois chez les vrais et chez les faux jumeaux indiquent que des facteurs environnementaux partagés en commun sont importants (par exemple, l’alimentation de la mère pendant la grossesse). Enfin, des goûts peu similaires entre les jumeaux suggèrent que des facteurs propres à chaque jumeau en sont la clé.

Impact des facteurs environnementaux sur le goût pour les F&L : évolution entre petite enfance et fin adolescence

Les études précédentes ont montré que les aspects environnementaux communs aux jumeaux jouent un rôle important pour favoriser le goût pour les fruits (de 51 à 53 %) et les légumes (de 35 à 51 %) chez les jeunes enfants à côté de l’impact génétique modeste (fruits : de 53 à 54 % ; légumes : de 37 à 54 %) 3,4. Ce résultat n’est pas surprenant vu l’importance de l’environnement familial dans le comportement alimentaire des jeunes enfants. En revanche, l’impact relatif des gènes et de l’environnement peut considérablement évoluer avec l’âge et les facteurs influençant les préférences à la fin de l’adolescence étaient encore méconnus jusque récemment. En 2016, nous avons étudié cette question pour la première fois chez un large échantillon de jumeaux âgés de 18-19 ans (n = 2 865) issus de l’étude Twins Early Development Study (TEDS), qui regroupait des jumeaux britanniques nés entre 1994 et 1996 5. Les sujets rapportaient eux-mêmes leurs préférences parmi 62 aliments, répartis en 6 catégories : les fruits, les légumes, la viande/le poisson, les produits laitiers, les féculents et les encas. Contrairement à ce qui avait été observé chez les jeunes enfants, l’environnement commun n’avait aucun impact sur les préférences pour un type d’aliment en particulier. En revanche, les aspects environnementaux qui n’étaient pas communs aux jumeaux (le vécu propre à chacun, par exemple les amis différents) avaient un impact important sur le goût pour tous les types d’aliments (de 46 à 68 %), en plus d’un impact génétique modeste (de 32 à 54 %, résultat similaire à celui observé chez les jeunes enfants) (voir figure 1).

En quoi les gènes peuvent-ils influencer les préférences en termes de F&L ?

Les préférences alimentaires peuvent varier considérablement, y compris entre des personnes issues d’un même milieu culturel, comme le montrent les différences existantes dans les goûts des jumeaux. Les gènes jouent un rôle dans certaines de ces différences. Des variants dans les gènes TASR (récepteurs du goût amer) ont un impact sur la sensibilité aux composés amers 6 : les personnes qui présentent une variante du gène TAS2R8 sont particulièrement sensibles à l’amertume et aiment moins les légumes crucifères 7,8. D’autres mécanismes suggérés sont davantage en lien avec les aspects cognitifs des préférences alimentaires 9, par exemple la sélectivité alimentaire 10 ou le système de récompense 11.

Quels sont les facteurs environnementaux qui peuvent avoir un impact important ?

On en sait beaucoup plus sur les facteurs environnementaux qui façonnent les préférences alimentaires, particulièrement chez l’enfant. Pour les légumes, l’exposition est un facteur clé. Pour résumer : nous aimons ce que nous connaissons, et nous mangeons ce que nous aimons. Le fait de proposer régulièrement des légumes (15 fois ou plus) aux enfants peut augmenter leur goût pour ces aliments et la quantité qu’ils consomment sur le court terme 12. Néanmoins, des études sont nécessaires pour déterminer quelles stratégies sont efficaces pour favoriser le goût pour les F&L à plus grande échelle (par exemple, dans le cadre des initiatives de santé publique).

Nos résultats indiquent que l’impact des pratiques familiales sur le goût pour les F&L (et d’autres aliments) disparaît entièrement avant la fin de l’adolescence au profit de facteurs environnementaux qui sont propres à chaque jumeau. Cela suggère que dans les efforts pour améliorer l’alimentation des adolescents, il serait préférable de cibler l’environnement plus global, et non uniquement familial. Par ailleurs, étant donné l’impact substantiel de l’environnement qui n’est pas commun aux jumeaux, des moyens environnementaux permettraient peut-être de modifier considérablement les préférences alimentaires. D’autres études sont nécessaires pour identifier les stratégies les plus efficaces afin d’augmenter le goût pour les F&L à grande échelle chez les adolescents.

* L’espérance de vie corrigée de l’incapacité (EVCI) est un mode d’évaluation de l’OMS mesurant les années passées en bonne santé.

Andrea Smith
Groupe de Recherche sur l’Obésité, Département de Recherche sur la Science et la Santé Comportementales, University College London, Londres, ROYAUME-UNI
Clare Llewellyn
Groupe de Recherche sur l’Obésité, Département de Recherche sur la Science et la Santé Comportementales, University College London, Londres, ROYAUME-UNI
  1. Lozano R, et al. Lancet. 2012 Dec;380(9859):2095–128.
  2. Drewnowski A, Hann C. Am J Clin Nutr. 1999 Jul 1;70(1):28–36.
  3. Fildes A, et al. Am J Clin Nutr. 2014 Apr 29;99(4):911–7.
  4. Breen FM, Plomin R, Wardle J. Physiol Behav. 2006 Jul 30;88(4–5):443–7.
  5. Haworth CMA, Dale P, Plomin R. Int J Sci Educ [Internet]. 2008 Jun;30(8):1003.
  6. Turner-McGrievy G, Tate DF, Moore D, Popkin B. 2013 Feb;78(2): S336-42.
  7. Boxer EE, Garneau NL. Springerplus. 2015 Jan; 4:505.
  8. Dinehart ME, et al. 2006 Feb 28;87(2):304–13.
  9. Grimm, Steinle NI. Nutr Rev. 2011 Jan;69(1):52–60.
  10. Cooke LJ, Haworth CMA, Wardle J. Am J Clin Nutr 2007 Aug 1;86(2):428–33
  11. Schoenfeld MA, et al. Neuroscience. 2004 Jan;127(2):347–53.
  12. Fildes A, et al. J Acad Nutr Diet. 2014 Jun;114(6):881–8.
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