N° 64 | février 2007

L’ALIMENTATION ET LA SANTÉ : des bienfaits de la prévention aux dangers d’une “médicalisation” à outrance

L’alimentation est aujourd’hui reconnue comme un facteur clé de la santé des individus. La connaissance de plus en plus précise des facteurs de risque des pathologies chroniques “liées à l’alimentation” (obésité, maladies cardio-vasculaires, diabète de type 2, cancers, ostéoporose, etc.) permet d’intervenir plus efficacement en amont. En proposant des changements d’habitudes alimentaires (souvent associés à l’arrêt du tabac et à la pratique d’une activité physique), on peut en effet espérer empêcher, ou tout au moins retarder, l’apparition de ces maladies.

Source d’économies pour la collectivité et de mieux-être pour l’individu, la prévention est ainsi devenue un axe prioritaire des politiques de santé publique et un aspect majeur de la prise en charge de sa santé par le citoyen. Plus que jamais, l’accent est mis sur la nécessité d’inciter nos concitoyens à adopter des pratiques alimentaires favorables à leur santé d’aujourd’hui et de demain.

Cette démarche de prévention apparaît d’autant plus impérieuse que l’obésité connaît une progression fulgurante et que d’autres pathologies en lien avec l’alimentation pourraient suivre la même tendance. Un autre argument plaide en faveur d’interventions offensives de la part des pouvoirs publics et des autres acteurs de santé : confronté à une offre alimentaire pléthorique et à l’inflation des messages nutritionnels, le mangeur d’aujourd’hui est “perdu” : il manque de repères stables, de critères de choix simples… et aurait donc besoin qu’on lui (ré)apprenne à manger sain. Enfin, le déploiement de grandes campagnes de prévention, de même que le durcissement de la législation (par exemple sur les fameuses “allégations santé” affichées par nombre d’aliments industriels) s’avère nécessaire pour faire contre-poids aux slogans publicitaires des industriels de l’alimentation et de la restauration rapide.

La santé, nouvelle religion des sociétés post-industrielles ?

Si, pour toutes ces raisons, les politiques publiques de prévention des pathologies ont une réelle légitimité et pertinence, elles doivent toutefois être conduites avec doigté et mesure. Elles sont en effet susceptibles de renforcer le phénomène de “médicalisation” qui affecte de façon croissante notre vie quotidienne et, plus particulièrement, notre alimentation (l’essor des aliments “santé” constitue une illustration de cette tendance). L’allongement spectaculaire et continu de la durée de la vie a en effet fortement contribué à réactiver le mythe de la jeunesse éternelle : selon le philosophe et anthropologue italien Umberto Galimberti, la santé du corps aurait ainsi remplacé le salut de l’âme.

Dans les sociétés post-industrielles, l’effondrement des religions a fait disparaître la notion d’âme ainsi que tout espoir dans une vie éternelle. Confrontés à leur terreur de la déchéance physique et de la mort, les individus focalisent alors leur attention sur la recherche d’un corps en parfaite santé et toujours jeune. L’alimentation se trouve alors mobilisée pour tenter de répondre à ce désir illusoire, et elle tend souvent à être vécue selon des modalités où l’anxiété remplace le plaisir(1).

Le devoir de santé : quand la prévention devient une obligation morale

La prévention peut avoir des effets négatifs lorsqu’elle se trouve érigée en norme imposée par la société. A cet égard, le philosophe et sociologue Gilles Lipovetsky(2) estime que “la préservation du capital santé s’impose, dans notre société, comme une valeur ultime”. Que nous soyons malades ou bien-portants, la société moderne nous exhorte à “prendre en mains” notre santé actuelle et… future.

Or, associée à cette exigence sociale de santé et de prévention, une médicalisation trop intense de la vie quotidienne et de l’alimentation peut s’avérer totalement contre-productive : elle peut en effet entretenir, voire induire, une anxiété néfaste à terme pour la… santé ! Chaque jour, les médias déversent leur flot d’informations médicales (description des pathologies, résultats récents de la recherche, nouveaux médicaments, prouesses chirurgicales…), de statistiques de mortalité et de morbidité, de publicités vantant les bienfaits pour la santé de tel produit de grande consommation, de tel aliment ou complément alimentaire. Cette communication pléthorique qui tend à présenter chacun de nous comme un malade potentiel (ou, plus inquiétant encore, comme un malade qui s’ignore) peut avoir des effets anxiogènes. Ceux-ci sont encore amplifiés par la “cacophonie diététique”, c’est-à-dire par le caractère fluctuant et contradictoire des messages nutritionnels diffusés. On peut trouver une illustration concrète de cette montée des inquiétudes dans l’apparition récente de l’orthorexie, ce trouble pathologique du comportement alimentaire dans lequel l’individu est obsédé par la nécessité de “manger droit” (sens du terme orthorexie) et se montre en permanence angoissé à l’idée d’ingérer des nourritures dont il ne connaît pas ou ne maîtrise pas à 100 % les caractéristiques qualitatives.

Un autre risque de cette médicalisation a souvent été dénoncé : celui d’une “moralisation” de la santé et de l’alimentation, où la maladie (par exemple l’obésité) serait considérée comme la sanction méritée de “mauvais” comportements, l’individu étant alors jugé seul responsable de son état et reconnu coupable d’absence de maîtrise de lui-même, de paresse ou encore d’ignorance(3).

Eric Birlouez
Sociologue de l’agriculture et de l’alimentation, Paris, FRANCE
  1. Galimberti Umberto, Les raisons du corps, Grasset, 1998.
  2. Lipovetsky Gilles, Entretiens « La santé d’âge en âge », Paris, novembre 2006.
  3. Poulain Jean-Pierre, Manger aujourd’hui : attitudes, normes et pratiques, Editions Privat, 2002.
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