N° 92 | novembre 2009

Les Alliacées, Des Aliments fonctionnels et mystiques pour la santé

Aucun doute : l’alimentation et la santé sont liées. Depuis des générations, les hommes sont conscients que les aliments leur apportent bien plus que de l’énergie et des nutriments, utiles à la croissance et au développement, mais contribuent également à une bonne santé globale et à la prévention des maladies. Un certain nombre de textes remontant à l’Antiquité faisaient déjà état des propriétés médicinales des aliments. Hippocrate a souvent répété : « Que ta nourriture soit ta médecine, et que ta médecine soit ta nourriture». Aujourd’hui, même si c’est un lieu commun de dire que l’alimentation et ses composants peuvent réduire les risques de maladies et améliorer la qualité de vie, cela continue de nous interpeller.

Un déficit important d’études cliniques contrôlées

Ainsi, l’ail et les alliacées (oignons, poireaux, ciboulette, etc.), qui sont aujourd’hui des aliments de consommation courante, sont encore vantés pour leur propriétés médicinales. Des louanges qui se sont amplifiées, ces dernières années, surtout pour l’ail. Ainsi, des données récentes révèlent qu’au delà de leurs propriétés antimicrobiennes, les alliacés pourraient nous protéger contre de nombreuses pathologies, y compris les maladies cardiovasculaires et le cancer. Les capacités de l’ail, des alliacées et de leurs composants, pour le maintien d’une bonne immunocompétence et pour améliorer les fonctions cérébrales pourraient avoir de vastes implications dans le domaine de la santé1-2. Cependant, si les relations entre ail et santé nous interpellent, elles souffrent encore d’un déficit important d’études cliniques contrôlées et les données disponibles sont encore contradictoires.

Les moyens d’estimer la consommation et l’exposition

La série d’articles de ce numéro d’Equation nutrition montre les bienfaits probables de l’ail et des oignons sur plusieurs problèmes de santé. De plus, ces articles semblent prouver qu’il serait inapproprié de croire que tous les individus répondraient de la même manière et que tous répondent.

Il existe de nombreuses explications pour expliquer l’association entre la consommation d’un aliment comme l’ail et la santé3 : exposition alimentaire, cibles spécifiques modifiées par les composés alimentaires, interactions avec d’autres nutriments voire le patrimoine génétique, seraient des éléments clés pour orienter la réponse. Facteur le plus important sans doute : la variabilité des quantités de principe(s) actif(s) qui atteignent leur cible. Il n’existe malheureusement pas d’outil suffisamment fiable pour en estimer la consommation et/ou l’exposition, et nous disposons de peu de bases de données sur les quantités présentes dans les aliments industriels. Les questions sur la consommation, concernant l’usage ou le non usage, voire la fréquence de consommation, sont souvent imprécises. Il est donc difficile de tirer des conclusions solides. Notre capacité à estimer l’usage de ces suppléments reste embryonnaire. L’évaluation de la fourchette des consommations, et donc des conséquences biologiques, reste incertaine. Gonzales et al.4 suggèrent d’utiliser un test standardisé pour évaluer les préparations d’ail naturelles et commerciales. Ce test offrirait des possibilités intéressantes pour mieux définir les véritables niveaux d’expositions à l’ail.

Evaluer la teneur en composants bioactifs spécifiques

Outre qu’il est problématique de bien évaluer la consommation, il est encore plus difficile de quantifier la teneur en composants bioactifs spécifiques de l’ail que l’on consomme. L’ail ne se limite pas à l’odeur associée à ses composants soufrés. Des variations de sa teneur en protéines riches en arginine, en fructo-oligosaccharides et en flavonoïdes, contribuent également à la variabilité de la réponse. Les conditions de culture peuvent modifier la composition de nombreuses plantes et expliquent en partie la variation de la réponse à l’ail cultivé et transformé à travers le monde. Il y a quelques années, Lawson et Gardner5 ont souligné la très grande variété des composés soufrés que l’on trouve dans différentes préparations à base d’ail et leurs différences de stabilité. Vouloir comparer ces différentes préparations reviendrait en quelque sorte à comparer des pommes et des oranges qui, certes, appartiennent à la même classe alimentaire mais peuvent avoir des teneurs très différentes en certains composants bioactifs. Là encore, des méthodes standardisées permettraient de lever le voile sur les consommations recommandées pour atteindre la réponse désirée. Dans son article présenté dans ce numéro, le Dr. Galeone conclut que les oignons seraient beaucoup plus efficaces que l’ail dans la prévention de l’infarctus du myocarde. On ne peut donc pas dire que tous les alliacés sont identiques. Ainsi, on doit porter beaucoup plus d’attention aux avantages d’utiliser certains aliments pour des objectifs bien précis.

Des preuves importantes en faveur de la réduction de la tension artérielle

Autre défi majeur : définir les principes actifs et les cibles moléculaires de l’ail. Selon les données tirées d’études épidémiologiques, pré-cliniques et interventionnelles, les composés soufrés allyles provenant de l’ail ingéré (comme produit naturel ou préparation du commerce) influenceraient de multiples voies métaboliques.

L’article de Reinhart (dans ce numéro) apporte des preuves importantes en faveur de la réduction de la tension artérielle par l’ail mais seulement chez des patients ayant une TAS > 140 mmHg. Un évènement associé (comme l’excès de calories, des infections bactériennes ou virales, etc.) serait nécessaire pour bénéficier de la consommation accrue d’alliacées. Il est donc primordial de comprendre quels sont les mécanismes cellulaires modifiés par l’ail à l’origine de cette réduction de la pression artérielle. S’agit-il d’une réponse spécifique à un certain type d’évènement ou d’un génotype particulier de sensibilité qui détermine s’il existe ou non un bénéfice à tirer d’une consommation accrue d’ail. Il est important de noter que cette étude suggère que la réponse à l’ail s’effectuerait de manière similaire à celle observée classiquement pour les médicaments. On a donc l’opportunité de l’utiliser dans l’alimentation pour optimiser la santé. De plus, la combinaison de différents agents (médicaments et nutriments) pourrait offrir des opportunités intéressantes pour promouvoir la santé tout en minimisant les effets secondaires et les complications.

Cancer : le poids des variations génétiques et épi génétiques

Alors que les données précliniques reliant la consommation d’alliacées (ail en particulier) aux risques de cancer soient abondantes, les données cliniques, elles, sont beaucoup plus rares voire inconsistantes.
L’article de Kim et Kwon (dans ce numéro) souligne les défis qui restent à relever pour élucider la véritable nature de la relation entre consommation d’ail et cancer et pour bien communiquer auprès des consommateurs. De nombreuses modifications cellulaires, comme le stress oxidatif, la réparation de l’ADN, la diminution de la division cellulaire, l’apoptose et l’immunocompétence, pourraient être responsables de cette réponse… Il faut donc concentrer les efforts de recherche sur les mécanismes moléculaires responsables de la diminution du risque de cancer1, 6. Les variations
individuelles dans la réponse à la consommation d’ail sont bien documentées dans les publications portant sur le cancer. Ces variations seraient dues à des différences dans l’absorption, le métabolisme ou la sécrétion des principes actifs de l’ail. En toute logique, les variations génétiques et épigénétiques existant entre les individus contribuent aux différentes réponses observées3, 7, 8.

« Une gousse d’ail par jour …. » ?

Des informations passionnantes existent sur les bénéfices des alliacées - et de l’ail en particulier - pour la santé. Cependant, nous disposons encore de trop peu de données cliniques pour émettre des recommandations sûres. Néanmoins, cette série d’articles met en avant les bénéfices potentiels pour la santé - tout en reconnaissant que cela n’est pas vrai pour tout le monde. En définitive, les seuls effets secondaires se limitant à la mauvaise haleine, il y a peu de raisons valables pour en limiter la consommation ! On pourrait dire alors « une gousse par jour éloigne le docteur ».

John A Milner
Nutritional Science Research Group, Division of Cancer Prevention, National Cancer Institute, Rockville, MD, USA
  1. Butt MS et al. Crit Rev Food Sci Nutr. 2009;49(6):538-51.
  2. Haider S et al. J Med Food. 2008;11(4):675-9.
  3. Davis CD & Milner JA. Acta Pharmacol Sin. 2007;28(9):1262-73
  4. Gonzalez, RE et al. Cultivars J Agric Food Chem. 2009 Oct 14. [Epub ahead of print]
  5. Lawson LD & Gardner CD. J Agric Food Chem. 2005;53(16):6254-61.
  6. Milner JA. J Nutr. 2006;136(3 Suppl):827S-831S.
  7. Milner JA. Cancer Lett. 2008;269(2):189-98.
  8. Dashwood RH & Ho E. Semin Cancer Biol. 2007;17(5):363-9.
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