N° 180 | novembre 2017

Obstacles et facteurs contribuant à une modification de la politique nutritionnelle

Nombre de constats sur la situation alimentaire et nutritionnelle de la population sont établis régulièrement par les chercheurs et les professionnels de la santé. De nouvelles politiques sont ainsi proposées. Pourtant, les pouvoirs publics et la société civile ne prennent pas toujours la mesure des modifications nécessaires à l’amélioration de la situation. Pourquoi la connaissance ne se traduit-elle pas en actes ? Quels sont les obstacles et les facteurs qui contribuent à un changement de politique nutritionnelle ? Telles sont les questions majeures qui sont posées dans l’excellent article de synthèse de Cullerton et al (2016). Il est extrêmement éclairant sur le rôle de chaque partie prenante pour qu’un changement de politique s’amorce. Il existe une conviction que l’élaboration des politiques est un processus rationnel, où les coûts et avantages des différentes options sont comparés. Or ce n’est pas le cas. La preuve scientifique n’est donc pas suffisante.

Volonté politique et publique de changement : barrières et leviers

L’étude systématique de 5 bases de données documentaires (Pubmed, Informit, CINAHL, PsycINFO, Scopus) de 1986 à 2014, en anglais et dans les pays développés démocratiques, a permis d’isoler 147 articles. Après avoir exclu les politiques nutritionnelles spécifiques au lieu de travail, à l’école, à l’activité physique, au bien-être, au tabac, toutes recherches cliniques, 63 articles ont finalement été retenus. Leur analyse a mis en évidence 4 barrières à la volonté politique et publique de changement et 6 leviers.

Les 4 barrières au changement

  1. L’idéologie néolibérale selon laquelle toute réglementation s’oppose aux libertés individuelles. Le coût est l’argument phare et priorité est donnée aux politique s apportant des bénéfices à court terme. Des conflits de décisions voient le jour quand c’est le même ministère qui est responsable à la fois de la protection des producteurs et de la politique alimentaire. L’aspect « food safety » passe avant l’aspect « food security ».
  2. La pression de l’industrie agroalimentaire crée de l’incertitude scientifique notamment en finançant la recherche, agit sur les normes culturelles au travers des médias pour influencer l’opinion et instaure des partenariats avec certains professionnels de santé pour transmettre leurs positions propres au détriment du consensus.
  3. Le manque de connaissances, de compétences et de ressources des défenseurs face aux lobbyings. D’où l’importance de persévérer, de parler d’une même voix, de connaitre la hiérarchie politique et le peu de temps disponible.
  4. Le compartimentage des instances publiques oblige à une coordination.

Les 6 leviers du changement

  1. Développer une solution claire et bien pensée des stratégies multiples sur la façon de résoudre le problème, avoir une cible locale qui soit plus gérable et efficace et plus facile à financer.
  2. Construire des relations avec les parties prenantes clés qui apportent leurs connaissances, leurs compétences, leurs contacts et leurs ressources. Une législation a ainsi plus de chance d’être acceptée. A titre d’exemple, c’est le manque de dialogue qui a conduit à l’absence de changement dans le cas de la taxe sur les boissons sucrées.
  3. Etre visible. Ce qui requiert des compétences en communication et des solutions créatives : évènement, comparaisons internationales, utilisation des médias et des personnalités pour crédibiliser le problème, mobilisation publique par des rassemblements, emails de masse, boycottage...
  4. Utiliser les émotions et les valeurs pour transmettre des messages simples au grand public. Ainsi, la protection de la santé des enfants, la vérité, l’équité, la résolution d’une crise sont des gages de réussite.
  5. Impliquer un entrepreneur politique qui est un relais efficace pour diffuser les preuves et promouvoir des stratégies. Ses compétences en termes analytiques, en communication, son pouvoir de négociation, sa passion, sont des éléments clés.
  6. Comprendre le processus d’élaboration des politiques. Cela suppose d’identifier les vrais décideurs, de saisir la « fenêtre temps » opportune, de ne pas critiquer les structures de pouvoir existantes et de faire des propositions les moins intrusives et les moins polémiques. Il existe des solutions populaires comme l’éducation nutritionnelle dans les écoles, la promotion de guides alimentaires, des classes culinaires, des jardins communautaires, des recommandations aux cantines scolaires, la baisse volontaire du sel, ou encore la collaboration avec les industries.

Tout changement de politique repose sur « l’art » de la défense des intérêts

Cette synthèse illustre que les éléments de preuve ne constituent qu’une composante de plusieurs facteurs influant sur le changement de politique. Il faut une volonté politique, soutenue par la volonté publique, pour accepter le problème et sa solution. Cela oblige les entrepreneurs politiques à travailler avec des coalitions de parties prenantes. La plupart des obstacles sont d’ordre macro-structurel, comme l’idéologie néolibérale, la pression de l’industrie, et le compartimentage des décisions. Aucun plaidoyer ne peut les changer, mais il est impératif de connaître et mieux comprendre ces problèmes.

Le plaidoyer est souvent considéré comme une combinaison de «science» et «d’art». Si la «science» permet l’identification des barrières et des facteurs de changements de politiques nutritionnelles, toute modification de politique repose largement sur «l’art» de la défense des intérêts, où la flexibilité, la persévérance, les compétences en communication et la capacité à identifier la « fenêtre politique » jouent des rôles majeurs.

Puisse cette revue fournir des clés aux professionnels de la santé pour que leurs efforts de plaidoyer ne soient pas vains !

Martine Padilla
Centre International de Hautes Etudes Agronomiques Méditerranéennes, Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier (CIHEAM-IAM), FRANCE
  • Cullerton K, Donnetb T, Leec A, Gallegos D: Playing the policy game: a review of the barriers and enablers of nutrition policy change. Public Health Nutr. 2016 Oct;19(14):2643-53. doi: 10.1017/S1368980016000677. Epub 2016 Apr 1.
Retour