N° 74 | janvier 2008

Quand la cour d’école se transforme en potager

Quel rôle l’école peut-elle jouer dans la sensibilisation des futurs citoyens à des thèmes comme l’alimentation saine ou la protection de l’environnement ?

Un potager biologique et pédagogique

Il y a une quinzaine d’années, cette question avait suscité des échanges passionnés entre le proviseur d’un établissement scolaire de Berkeley (Californie) - la Junior Middle School Martin Luther King – et la star des « chefs » américains, Alice Waters, respon-sable du restaurant bio « chez Panisse » (en français dans le texte) situé à quelques pâtés de maison du collège. De cette rencontre est née l’idée de créer, au sein même de l’école, un potager biologique et pédagogique dont l’originalité était d’être totalement intégré à l’enseignement dispensé. Le programme prit pour nom : The Edible Schoolyard (la cour de récréation comestible) et il fait aujourd’hui référence dans tout les Etats-Unis et même au-delà !

Le projet n’aurait peut-être jamais vu le jour sans le soutien d’un scientifique de renom-mée mondiale : Fritjof Capra, physicien et spécialiste de la théorie des systèmes. Né à Vienne, Capra a enseigné et dirigé des recherches à Paris, Londres, Stanford… avant de s’établir à l’Université de Berkeley. Au milieu des années 90, il y a créé The Center for Ecoliteracy, une fondation destinée à sensibiliser dès le plus jeune âge à l’écologie… en l’intégrant à toutes les disciplines abordées à l’école (et non pas en l’enseignant comme une matière à part). Capra avait en effet la conviction qu’un lien émotionnel, fondé sur l’expérience pratique, doit compléter la connaissance théorique. C’est pourquoi il a été séduit d’emblée par la proposition consistant à faire de l’école un lieu de pédagogie sur l’alimentation.

Sensibiliser les enfants à des notions fondamentales, souvent oubliées

L’asphalte du parking du collège Martin Luther King céda ainsi la place à un jardin pota-ger et une cuisine a été aménagée dans une ancienne cafétéria. Répartis en petits grou-pes, les élèves consacrent une heure et demie par semaine à s’occuper de leur jardin : semis de graines, mise en terre de plants, fabrication de compost, récolte des fruits et des légumes, entretien du jardin. Ces activités sont l’occasion de sensibiliser les enfants à des notions fondamentales, mais souvent oubliées ou méconnues : le lien entre les ali-ments et leur origine agricole, les cycles de production et le rythme des saisons, l'im-portance de préserver l’environnement…

Les élèves passent ensuite du jardin à la cui-sine, puis à la salle à manger : ils apprennent des gestes culinaires simples, à apprécier une nourriture saine, à aimer les fruits et les légumes frais, ainsi que le partage et l'échange : après avoir cuisiné, élèves et professeurs prennent ensemble le repas.

The Edible Schoolyard invite l’ensemble des enseignants à faire le lien entre ce que leur élèves apprennent dans le jardin et les différentes matières du programmes sco-laire. Ainsi, par exemple, le cours d'histoire évoque le commerce des graines, on parle de l'évolution des espèces en sciences naturelles, de l'influence des climats sur la produc-tion agricole en cours de géographie, etc. Les impacts mesurés ont été multiples : moins de surpoids et d’obésité, meilleurs résultats scolaires, sensibilisation aux principes de l’alimentation équilibrée et aux grandes questions environnementales, etc.

Au Royaume-Uni, l’impact d’un autre “chef” médiatique

Outre-Manche, les jardins potagers à l’école connaissent eux aussi un grand succès. Cette réussite est le résultat de la convergence de plusieurs volontés : un programme scolaire national ciblé sur la santé des enfants, une initiative intitulée Learning through Landscapes (l’apprentissage par les paysages) consistant à « verdir » les cours d’écoles et, enfin, la conviction fortement médiatisée du chef Jamie Oliver. En 2005, ce dernier a créé une série télévisée : Jamie’s School Dinners (les dîners à l’école de Jamie). Au cours de ses émissions, il n’hésitait pas à critiquer la qualité exécrable des repas servis aux élèves ainsi que l’ignorance abyssale des petits britanniques lorsqu‘on les interro-geait sur les notions et principes de l’alimentation équilibrée.

La série télévisée de Jamie Oliver a rencontré un très vif succès auprès du grand public. Ce large écho a incité le gouvernement britannique à s’attaquer à la crise de l’alimentation en milieu scolaire et à déposer un projet de loi sur l’alimentation des enfants, le “Children’s Food Bill”, accompagné d’un programme national de mise en place de jardins potagers. Les évaluations de ce type d’expériences ont en effet montré que les enfants qui cultivent des légumes et des fruits en milieu scolaire mangent davantage ces aliments. Et encore plus lorsque ces activités de jardinage sont totalement inté-grées à l’enseignement des autres disciplines ! Last but not least, d’autres recherches ont également conclu que ces enfants affichaient un meilleur état de santé et de meil-leurs résultats en termes d’apprentissage.

Eric Birlouez
Sociologue de l’agriculture et de l’alimentation, Paris, FRANCE
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