N° 197 | mai 2019

Alimentation et santé : une seule priorité, l’action – 2° partie –

Des actions mais peu de résultats…

Face aux enjeux de santé publique, de protection de l’environnement et de lutte contre le dérèglement climatique évoqués dans la première partie ¹, les Pouvoirs publics ne sont pas restés totalement inactifs. Dans de nombreux pays, des politiques gouvernementales, des grandes campagnes d’information et des actions de terrain ont été mises en œuvre pour sensibiliser les citoyens à la nécessité de modifier leur mode de vie, d’adopter une alimentation plus saine et de manger davantage de F&L. Mais force est de constater que ces initiatives ont eu, pour l’instant, des impacts limités… En France, depuis son lancement en 2001, le Programme National Nutrition Santé (PNNS) n’a cessé de promouvoir la consommation d’« au moins 5 fruits et légumes par jour ». La période 2007-2010 avait enregistré une très légère hausse de la proportion d’adultes respectant cette recommandation (de 27 % à 31 %). Mais cette part était retombée à 25 % en 2013, et elle s’était maintenue à ce niveau en 2016. Par ailleurs, seulement 6 % des enfants et adolescents de 3 à 17 ans consommaient, en 2016, plus de 5 portions de fF&L par jour. Comme chez les adultes, la situation s’était même dégradée : la part des enfants « petits consommateurs » de F&L (moins de 2 portions par jour) était passée de 32 % en 2010 à 45 % en 2016 ².

Bien entendu, les échecs des campagnes d’information ne doivent pas conduire à baisser les bras. Ils doivent au contraire inciter à analyser les raisons de leurs faibles impacts afin de mettre en œuvre des actions plus efficaces. A cet égard, on sait depuis longtemps que dans le champ de l’alimentation comme dans d’autres domaines, savoir est rarement suffisant pour faire changer les comportements de façon durable. En d’autres termes, sensibiliser aux bienfaits santé des F&L est une chose, en faire manger davantage en est une autre.

Certes, les actions de communication visant à modifier dans un sens favorable à la santé les connaissances, les représentations et les attitudes des mangeurs ont leur raison d’être. La sensibilisation des enfants dès le plus jeune âge (écoles maternelles) n’est pas sans effet, surtout si elle s’accompagne de pratiques concrètes de jardinage, d’ateliers cuisine, de partage de repas sains… et d’une implication des parents. La Déclaration EGEA 2018 ³ rappelle aussi que les médecins qui délivrent des conseils nutritionnels et alimentaires ont souvent un impact positif sur la consommation de F&L par leurs patients. La plupart d’entre eux considèrent en effet leur généraliste ou leur pédiatre comme une source d’information fiable en matière d’alimentation. Mais de nombreux freins subsistent : manque de formation des médecins à la nutrition et à l’éducation nutritionnelle, temps de consultation limité, absence de visibilité à court terme des effets des changements alimentaires opérés… Dans certains cas, l’impact des messages nutritionnels pourrait être renforcé par le recours aux technologies de l’information et de la communication, celles-ci permettant de délivrer des conseils vraiment personnalisés et d’accompagner les efforts de la personne engagée dans une modification de son régime alimentaire.

Il ne suffit pas d’informer…

Mais, souvent, l’information et les conseils ne suffisent pas à faire changer les comportements. Il est primordial d’agir, en parallèle, sur le contexte (l’environnement) dans lequel évoluent les mangeurs. Ce contexte est multiforme… Il comprend le contexte socio-économique général, lequel détermine par exemple l’accessibilité physique et financière des F&L. Dans ce domaine, des initiatives ont été mises en place pour rendre moins coûteux l’achat de ces aliments par les populations les plus démunies (remise de chèques « F&L ») ou pour multiplier les lieux de vente de F&L frais dans les quartiers qui en étaient dépourvus. Sur un autre plan, des actions ont également été menées par certaines autorités sanitaires pour lutter contre un contexte commercial et publicitaire qui rend beaucoup plus attractive l’offre de produits riches en sucres, gras et sel (packagings séduisants, techniques de marketing digital ciblant de façon fine les consommateurs…). La taxation, par certains pays, de produits comme les boissons sucrées ou l’interdiction des publicités visant les enfants, ou encore la limitation des promotions sont des mesures pouvant permettre d’atténuer les effets délétères du marketing agressif dont bénéficient les aliments les moins recommandables. Le rapport Global Nutrition Report 4 note qu’en taxant les boissons sucrées, le Mexique est parvenu à en réduire les ventes de 10 % (en Amérique latine, 6 enfants sur 10 boivent quotidiennement des sodas). Dans le même registre, des systèmes d’étiquetage nutritionnel ont été mis en place par certains gouvernements (traffic lights au Royaume Uni, Nutriscore en France, Heart Symbol en Finlande…) pour aider les consommateurs à faire les bons choix d’aliments.

Le contexte sur lequel il serait nécessaire d’agir de façon encore plus volontariste intègre aussi les caractéristiques du système de santé local (les consultations de diététiciens sont rarement remboursées) ainsi que celles du système éducatif. A cet égard, la cantine scolaire - particulièrement fréquentée en France – constitue une opportunité (saisie par la récente loi issue des Etats Généraux de l’Alimentation) pour promouvoir dès le plus jeune âge une alimentation plus saine, riche en produits frais et de saison, locaux et sous signes de qualité.

Un déterminant majeur des comportements alimentaires réside dans le contexte social et culturel : pour différentes raisons, qui ne relèvent pas uniquement de contraintes économiques, les personnes de milieux défavorisés mangent peu d’aliments sains et très peu de F&L frais. Le contexte familial est lui aussi très « pesant » : il est difficile de convaincre des enfants de manger davantage de F&L si leurs propres parents n’en consomment pas. Parmi les autres freins, on peut citer l’évolution des pratiques de consommation : moins de temps consacré à cuisiner et à manger, snacking, simplification des repas, déficit de compétences culinaires pour cuisiner des produits frais comme les légumes, etc. Enfin, le contexte « informationnel » connaît lui aussi de profondes mutations technologiques avec l’essor d’internet et des réseaux sociaux, le développement du marketing digital et des applications pour smartphone, etc.

La multiplicité de ces contextes appelle la mise en oeuvre d’actions pouvant être de nature très diverse mais dont la complémentarité augmentera l’efficacité. Ces interventions sur « l’environnement » des mangeurs nécessiteront de mobiliser l’ensemble des acteurs concernés, des professionnels de santé aux représentants des pouvoirs publics et aux chercheurs, des responsables et membres d’associations aux journalistes, des agriculteurs aux industriels de l’alimentation et aux distributeurs, des enseignants aux familles et à leurs enfants… A titre d’exemple, la Déclaration EGEA 20183 appelle de ses voeux la mise en oeuvre de partenariats étroits entre médecins généralistes et diététiciens pour mieux accompagner les pères et les mères de jeunes enfants, ainsi que les futurs parents. En effet, on sait aujourd’hui que l’alimentation des femmes enceintes et celle des bébés (l’alimentation des 1 000 premiers jours de la vie) a un impact important sur la santé des futurs enfants et adultes.

Eric Birlouez
Sociologue de l’agriculture et de l’alimentation, Paris, FRANCE
  1. Equation nutrition n° 195 # Mars 2019
  2. Enquêtes CREDOC : CCAF 2007, 2010, 2013 et 2016
  3. Déclaration EGEA 2018 «Nutrition et Santé: de la science à la pratique». www.egeaconference.com
  4. 2018 Global Nutrition Report https://globalnutritionreport.org
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