N° 157 | septembre 2015

Des fruits et légumes contre la dépression ?

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Nous consommons des hydrates de carbone sous diverses formes depuis des millions d’années. Nous avons donc naturellement développé un fort appétit pour les aliments sucrés.

Depuis que la technologie moderne a mis sur le marché des sucres fortement raffinés, bon marché et disponibles, notre goût pour le sucre n’est plus un avantage. Les sucres raffinés augmentent les risques d’obésité et de diabète mais pourraient peut-être favoriser d’autres pathologies comme la dépression.

Selon l’OMS, la dépression sera la seconde cause de mortalité dans le monde en 2020. Parallèlement, la consommation d’aliments raffinés, notamment d’index glycémique élevé, augmente régulièrement aux USA. Dans diverses études transversales, on a retrouvé une relation entre la dépression et la consommation d’aliments sucrés chez des femmes d’âge moyen, des étudiants et des personnes âgées. Cependant cette association peut être bidirectionnelle et n’est pas synonyme de causalité. Certaines études expérimentales ont mis en évidence qu’une alimentation avec une forte charge glycémique pouvait avoir des effets négatifs sur l’humeur. Elles sont cependant limitées par le faible nombre d’échantillons.

Les données de la Women’s Health Initiative Observational study (WHI)

Une étude américaine, menée par des psychiatres, s’est récemment intéressée à ce sujet. Leur hypothèse : une alimentation d’index glycémique élevé et à forte charge glycémique pourrait être associée à une plus grande prévalence de dépression dans une vaste population issue d’une étude prospective, la Women’s Health Initiative Observational study (WHI), menée entre 1994 et 1998 chez des femmes ménopausées. 87 618 femmes ont rempli un questionnaire alimentaire et une échelle de dépression. Les femmes qui présentaient une dépression au début de l’étude ont été exclues du suivi longitudinal et ce sont 69 954 femmes qui ont fait l’objet d’un suivi de 3 ans.

Grâce aux questionnaires alimentaires, les auteurs ont estimé l’index glycémique et la charge glycémique (en grammes d’hydrates de carbone consommés par jour) de l’alimentation. Ils ont été répartis en quintiles.

Une augmentation progressive de l’index glycémique alimentaire associé à une plus forte incidence de dépression

Les quintiles d’index glycémiques les plus élevés étaient associés avec un âge plus jeune, un IMC plus élevé, une moindre activité physique, de plus forts apports en lipides, de moindres apports en fruits et légumes, légumineuses, noix, fibres alimentaires et un score d’alimentation saine plus faible. La dépression était associée aux quintiles d’index glycémiques plus élevés. En analyse multivariée, les femmes du troisième, quatrième et cinquième quintiles d’index glycémiques, étaient plus exposées à une dépression que celles du premier quintile. Ces tendances se sont confirmées de manière significative dans le suivi longitudinal de 3 ans. A l’inverse, à mesure que la consommation de fruits et légumes augmentait, le risque d’incidence de dépression à 3 ans diminuait de façon significative.

Les auteurs ont donc mis en évidence qu’une augmentation progressive de l’index glycémique alimentaire était associé à une plus forte incidence de dépression dans divers modèles statistiques (avec un Odd Ratio OR entre le cinquième et le premier quintile de 1.22, p = 0.0032). De même, l’augmentation progressive de sucres ajoutés était associée avec une augmentation du risque de dépression (OR entre le 5ème et le 1er quintile : 1.23, p=0.0029).

Une plus forte consommation de lactose (un sucre à faible index glycémique), de fibres, de fruits entiers et de légumes était significativement associée à un plus faible risque de dépression. Alors que la tendance était inverse pour la consommation de céréales raffinées.

Des mécanismes plausibles

Ces résultats peuvent surprendre parce que les personnes déprimées ont souvent tendance à consommer des aliments sucrés comme «auto médication» de leur dépression. On a également émis l’hypothèse que les hydrates de carbone pourraient faciliter la synthèse de sérotonine par le cerveau....

Il y a cependant des mécanismes plausibles qui pourraient expliquer comment une alimentation d’index glycémique élevé pourrait augmenter le risque de dépression.

Une forte consommation de sucres est un facteur de risque d’inflammation et de maladies cardiovasculaires, lesquelles ont été impliquées dans la pathogénie de la dépression. Cette consommation peut également conduire à une insulinorésistance associée à des déficits neurocognitifs fortement similaires à ceux retrouvés dans les dépressions majeures. On peut évoquer l’effet nocif des hyperglycémies post prandiales répétées sur les mécanismes de contre régulation qui peuvent aboutir à des hypoglycémies réactionnelles compromettant l’apport cérébral en glucides... Ce ne sont que des hypothèses.

En tout cas une telle étude suggère qu’une alimentation à fort index glycémique pourrait être un facteur de risque de dépression chez les femmes ménopausées. Il faudrait mettre en place des études randomisées pour vérifier si une alimentation riche en aliments de faible index glycémique, comme les légumineuses, les céréales complètes, les fruits de climat tempéré, pourrait prévenir, voire traiter, la dépression chez les femmes ménopausées.

Thierry Gibault
Nutritionniste, endocrinologue, Paris - FRANCE
Gangwisch J.E. et al, High glycemic index diet as a risk factor for depression: analyses frome the Women’s Heath Intitiative, Am J Clin Nutr 114.103846, 2015
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