N° 56 | mai 2006

EPIC : UNE BASE DE DONNÉES EUROPÉENNE SUR LA RELATION CANCER – ALIMENTATION

Malgré des décennies de recherche, peu de facteurs reliés à la nutrition, autres que l’obésité et la consommation d’alcool, ont été clairement reconnus comme ayant un rôle dans le développement du cancer chez l’homme(1).

DIFFICULTÉS MÉTHODOLOGIQUES

Plusieurs difficultés méthodologiques rencontrées lors des études épidémiologiques pourraient expliquer cette situation : les habitudes alimentaires sont difficiles à évaluer avec précision ; les expositions alimentaires ayant une importance biologique peuvent s’étendre sur plusieurs années et leur rôle peut être modifié par d’autres facteurs liés au mode de vie ; la puissance des études cas-témoins peut être amoindrie par un biais de mémorisation des sujets ; les marqueurs biologiques de l’alimentation, ou du métabolisme, peuvent être modifiés par la présence d’une tumeur.

Ces biais n’existent pas dans les études prospectives, mais leur puissance statistique pourrait être insuffisante pour étudier des cancers plus rares et des interactions génétiques. Les études prospectives ont souvent été menées au sein de populations relativement homogènes quant à leur mode de vie et leurs habitudes alimentaires. Cette homogénéité, associée à des erreurs d’appréciation des modes alimentaires, rend difficile la mise en évidence d’associations modérées.

EPIC : 10 PAYS, 500 000 SUJETS

L’étude prospective européenne sur le cancer et la nutrition (EPIC) – une étude prospective multi-centrique de cohorte – a été conçue afin de surmonter ces obstacles. Initiée en 1992, cette étude représente un projet de collaboration entre 23 centres situés dans 10 pays Européens: l’Allemagne, le Danemark, l’Espagne, la France, la Grèce, la Hollande, l’Italie, la Norvège, le Royaume-Uni et la Suède.

Plus de 500 000 bénévoles âgés de 35 à 70 ans, ont été inclus. Les informations sur les habitudes alimentaires et les données anthropométriques ont été recueillies à l’inscription. Des prises de sang ont été faites à la plupart des participants. EPIC représente la plus importante base de données mise à disposition pour les études prospectives de l’étiologie des cancers. Elle peut intégrer des questionnaires sur le mode de vie et le régime, des marqueurs biologiques alimentaires, des polymorphismes métaboliques et génétiques, avec l’avantage supplémentaire de pouvoir comparer l’incidence des cancers et des habitudes alimentaires entre les centres(2). Une des hypothèses testées dans l’étude EPIC est l’effet protecteur éventuel de la consommation de fruits et de légumes contre certains cancers.

DES RÉSULTATS POSITIFS SUR LE CANCER DU COLON ET DU POUMON

Parmi les premiers résultats d’EPIC, l’observation d’une association entre la consommation de fibres et la réduction du risque de cancer colorectal est d’une grande importance scientifique puisque d’autres cohortes avaient remis en question l’effet protecteur éventuel des fibres(3).

Deux autres résultats sont en faveur de l’effet bénéfique potentiel des aliments d’origine végétale sur ce cancer: l’observation d’un effet protecteur des fruits et des légumes dans des études préliminaires(4) ainsi que l’association significative inverse entre la consommation de noix et de céréales et l’incidence du cancer du colon chez les femmes(5),
Il est bien connu que le principal facteur de risque du cancer du poumon est le tabagisme. Dans une analyse de 860 cas, EPIC a confirmé les résultats antérieurs d’un effet protecteur de la consommation de fruits contre le cancer du poumon, alors qu’aucune association avec les légumes n’a été observée(6).

AUTRES CANCERS : DES RÉSULTATS MITIGÉS

Aucune association entre la consommation globale de fruits et de légumes et le risque de carcinome rénal (306 cas index) n’a pu être démontrée. En revanche, les données n’ont pas pu exclure la possibilité qu’une consommation très réduite pourrait être reliée à un risque plus élevé, puisqu’une relation inverse a été observée entre l’incidence de cancer et la consommation de tubercules(7).

L’incidence du cancer de l’estomac (330 cas) et de l’adénocarcinome de l’oesophage (65 cas) n’était pas reliée à la consommation de fruits et de légumes dans EPIC. Par contre, des relations inverses ont été observées entre la consommation des légumes, d’oignon et d’ail, et l’incidence de la forme intestinale du cancer gastrique et entre la consommation des agrumes et l’incidence du cancer gastrique au niveau du cardia et de l’adénocarcinome de l’oesophage. Ainsi un effet potentiel bénéfique ne peut être écarté(8).
Enfin, les données provenant de 3 659 cas de cancer du sein invasif étayent les preuves déjà accumulées que la consommation de fruits et de légumes n’est pas associés au risque de cancer du sein(9) et que le cancer de la prostate n’est pas associé à la consommation totale de fruits et de légumes(10). Les fruits et les légumes ne semblent pas protéger du cancer de l’ovaire (581 cas vérifiés de cancers épithéliaux)(11).

Les arguments en faveur d’un effet bénéfique potentiel des fruits et des légumes contre certains cancers méritent donc plus d’études. Les études sur des types spécifiques de fruits et de légumes, ainsi que des études des marqueurs biologiques alimentaires, sont justifiées. Actuellement, EPIC continue à mener ces recherches.

Térésa Norat
Centre international de Recherche sur le Cancer
  1. World Cancer Research Fund/American Institute of Cancer Research (WCRF/AICR). Food, Nutrition and the Prevention of Cancer: A Global Perspective. Washington, DC: WCRF/AICR, 1997
  2. Riboli E et al. Public Health Nutrition 5(6B): 1113-24, 2002
  3. Bingham S et al. Lancet 361:1496-501, 2003
  4. Bueno-de-Mesquita B et al. IARC Sci Publ 156: 89-95, 2002
  5. Jenab M et al. Cancer Epidemiol Biomarker Prev 14:1552-6, 2005
  6. Miller A et al. Int J Cancer 108: 269-76, 2004
  7. Weikert S et al. Int J Cancer. 2006 Jan 19 [Epub pré-publication]
  8. Gonzalez CA et al. Int J Cancer 118:2559-66, 2006
  9. Van Gils CH et al. JAMA 293:183-93, 2005
  10. Key T et al. Int J Cancer 109: 119-24, 2004
  11. Schulz M et al. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev 14(11 Pt 1):2531-5,
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