N° 131 | mai 2013

La consommation de fruits et légumes et l’arrêt du tabac

L’arrêt du tabac : un facteur de confusion insuffisamment pris en compte ?

Les essais randomisés portant sur un aliment, ou un groupe d’aliment tel que les fruits et légumes (F&L), sont difficiles, voire impossibles, à réaliser. Les données chez l’homme reposent donc sur des études observationnelles de cohorte 1.

Ces études ont montré une diminution du risque cardiovasculaire associée à la consommation de F&L 2,3,4. Ces associations statistiques ne prouvent pas un lien de causalité (les fruits et légumes protègent-ils vraiment du risque cardiovasculaire ?). En effet, l’alimentation est liée à de nombreuses caractéristiques du sujet (niveau socio économique, consommation d’alcool de tabac, activité physique etc…) pouvant représenter des facteurs de confusion, dont il est probable que certains ne soient pas ou insuffisamment pris en compte dans les analyses.

Le tabac est un facteur de confusion important car il est fortement associé au risque cardiovasculaire et son arrêt est associé à une normalisation rapide du risque. Sur 31 études que nous avions recensées, 29 ajustent sur le statut fumeur/non-fumeur 5, mais la mesure de la consommation de tabac n’est souvent réalisée qu’a l’inclusion alors que le suivi des sujets se fait sur de nombreuses années. Seul deux cohortes de la même équipe 6,7 ont mesuré la consommation de tabac à plusieurs reprises lors du suivi.

F&L et accident coronarien : une relation différente entre fumeurs et non-fumeurs ?

Dans la cohorte PRIME (étude PRospective de l'Infarctus du MyocardE), nous avions observé une diminution du risque d’accident coronarien aigu avec les fruits et légumes chez les fumeurs mais pas chez les non-fumeurs 8. Ce résultat pourrait s’expliquer par l’absence de prise en compte de l’évolution de consommation de tabac. Il est possible que les fumeurs consommant plus de fruits et légumes à l’inclusion dans l’étude soient ceux qui étaient les plus soucieux de leur santé parmi les fumeurs et, par conséquent, les plus susceptibles d’arrêter de fumer, donc de diminuer leur risque cardiovasculaire.

La consommation de F&L associée à une meilleure chance d’arrêter de fumer : l’étude PRIME

Pour tester cette hypothèse, nous avons évalué si la consommation de fruits et légumes, mesurée à l’inclusion dans l’étude PRIME, était associé chez les fumeurs à l’arrêt du tabac après dix ans de suivi 5.

Cette information n’était disponible qu’à Lille et Belfast.

L'étude PRIME a été débutée en 1991 avec des populations de quatre centres MONICA-OMS à Belfast (Irlande du Nord), Lille (Nord de la France), Strasbourg (Est de la France) et de Toulouse (Sud-Ouest de la France). L'objectif était de recruter 2500 hommes âgés de 50-59 ans et d'étudier leurs facteurs de risque cardiovasculaire. La consommation de F&L a été mesurée à l’inclusion par un questionnaire de fréquence alimentaire. Le statut "fumeur" a été déterminé à l'inclusion grâce à des questions portant sur les habitudes passées et présentes. Les habitudes tabagiques des participants ont été étudiées au moyen d'un questionnaire envoyé par la poste au bout de 10 ans de suivi (en 2001). Dans le dernier questionnaire, les « renonceurs » ont été définis comme des non-fumeurs.

Parmi les sujets de l’étude PRIME, l’analyse portait sur 1056 sujets fumeurs à l'inclusion (580 à Lille et 476 à Belfast). Après 10 ans, 70,7% des fumeurs avaient cessé de fumer à Lille et 37,8% à Belfast.

Après ajustement, la consommation de F&L était associée à l’arrêt du tabac (forte vs faible consommation F&L : Odd Ratio 1,73, intervalle de confiance 95% (IC) : (1,22 à 2,45), P = 0,002). Après ajustement pour les facteurs sociodémographiques, l’indice de masse corporelle et les régimes médicaux, l'association était encore statistiquement significative (OR : 1,59, IC à 95% (1.12 à 2.27) CI tendance = 0,01). Dans un modèle entièrement ajusté pour l'âge, l'intensité du tabagisme, la consommation d'alcool et l'activité physique, l'association n'était plus significative (OR : 1,36, IC 95% (0,94 à 1,97) CI; P = 0,14).

Effet protecteur des fruits et légumes ou du « gobal healthy behaviour » ?

Ces résultats suggèrent que l’arrêt du tabac pourrait expliquer, au moins partiellement, la réduction de la taille moyenne des globules rouges observée dans les études de cohortes chez les consommateurs de fruits et légumes et pourrait donc influer sur l'interprétation causale de l'association.

Bien que l’association entre consommation de F&L et l’arrêt du tabac ne soit plus significative après un ajustement précis, ces résultats illustrent la difficulté de distinguer entre l’effet propre des fruits et légumes et l'effet des comportements sains (« healthy behaviour ») - dont l’arrêt éventuel du tabac - qui caractérise souvent les consommateurs de fruits et légumes.

Luc Dauchet
INSERM/INRA/CNAM, Centre de Recherche en Nutrition Humaine, Bobigny, France
Thibault Poisson
INSERM, U744, Université Nord de France, Lille, France
  1. Dauchet L, et al. Fruits, vegetables and coronary heart disease. Nat Rev Cardiol. 2009 sept;6(9):599–608.
  2. Dauchet L, et al. Fruit and vegetable consumption and risk of coronary heart disease: a meta-analysis of cohort studies. J. Nutr. 2006 oct;136(10):2588–93.
  3. Dauchet L, et al. Fruit and vegetable consumption and risk of stroke: a meta-analysis of cohort studies. Neurology. 2005 oct 25;65(8):1193–7.
  4. He FJ, et al. Fruit and vegetable consumption and stroke: meta-analysis of cohort studies. Lancet. 2006 janv 28;367(9507):320–6.
  5. Poisson T, et al. Fruit and vegetable intake and smoking cessation. Eur J Clin Nutr. 2012 nov;66(11):1247–53.
  6. Joshipura KJ, et al. Fruit and vegetable intake in relation to risk of ischemic stroke. JAMA. 1999 oct 6;282(13):1233–9.
  7. Joshipura KJ, et al. The effect of fruit and vegetable intake on risk for coronary heart disease. Ann. Intern. Med. 2001 juin 19;134(12):1106–14.
  8. Dauchet L, et al. Association between the frequency of fruit and vegetable consumption and cardiovascular disease in male smokers and non-smokers. Eur J Clin Nutr. 2010 juin;64(6):578–86.
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