N° 144 | juillet 2014

Le « modèle alimentaire français » : maintien ou déclin ?

En France, la manière de manger, et aussi de penser l’alimentation, est sensiblement différente de celle d’autres grandes nations industrialisées comme, par exemple, les Etats-Unis et les autres pays anglo-saxons. L’hypothèse a été formulée que ces spécificités, désignées par l’expression « modèle alimentaire français », pourraient expliquer en partie la moindre prévalence de l’obésité en France (15,6 % de la population adulte en 2008 contre 31,8 % aux USA, selon les données de la FAO).

Un rapport hédonique et identitaire à l’alimentation

Premier trait distinctif de ce « modèle français » : nos concitoyens ont de l’alimentation une perception dans laquelle domine la dimension plaisir, cette notion recouvrant à la fois le plaisir sensoriel des aliments et le plaisir de manger ensemble. Au terme « alimentation », les Français associent spontanément les mots goût, plaisir, convivialité, partage, repas, cuisine, terroir, patrimoine… tandis que les Nord-Américains pensent d’abord à nutrition, diététique, calories, vitamines ou encore cholestérol. Outre-Atlantique, l’alimentation est surtout appréhendée de manière fonctionnelle et sans que lui soit attribuée une dimension hédonique : elle est le carburant qui permet au corps-machine de bien fonctionner. En France, l’acte alimentaire est considéré comme une activité à part entière (et agréable). Aux Etats-Unis, il est en revanche très courant de manger en conduisant sa voiture, en travaillant, en s’occupant des enfants, en regardant la télévision … et c’est cette autre activité que les Américains jugent la plus importante. A contrario, lorsque les Français mangent… ils mangent (seulement 19% du temps passé à se nourrir l’est devant la télévision 1). Un choix judicieux lorsqu’on sait que manger devant un écran augmente le risque de surpoids et d’obésité.

Toujours trois repas principaux par jour, à des horaires fixes et communs à tous

Autre trait marquant de notre « modèle alimentaire » : la journée de la majorité des Français ² demeure rythmée par les trois repas traditionnels. Et ces repas sont relativement structurés, même s’ils se sont beaucoup simplifiés au cours des 20 dernières années (la séquence entrée + plat + fromage et/ou dessert est de moins en moins pratiquée : en 2007, 60 % ne prenaient pas d’entrée au dîner 3). Par ailleurs, les Français restent attachés à la commensalité, c’est-à-dire au fait de manger ensemble, au même moment et à la même table. Dans 85 % des ménages de 2 personnes ou plus, les repas du soir sont pris en commun, et 79 % consomment le même « menu » que les autres convives. On notera que ces pourcentages sont stables depuis 20 ans 3.

Nos repas demeurent en outre concentrés sur certaines plages horaires. A 13 heures la moitié des Français (48 %) sont en train de déjeuner et à 20 h 15, près de 40 % dînent 1. Aux Etats-Unis, le pic du déjeuner se situe peu après 12 heures, mais on ne trouve à ce moment là que 15 % des personnes à table. Le soir, le pic est à 19 heures et ne concerne, là encore, que 15% des Américains.

En Europe, ce sont les Français qui détiennent le record du temps passé à table : ils y consacraient, en moyenne, 2h22 par jour en 2010 1. De plus, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce temps consacré à la prise des repas s’accroît légèrement : 13 minutes de plus qu’en 1986 ! En revanche, le temps passé en cuisine a diminué : 18 mn de moins entre 1986 et 2010 1. Depuis quelques années, on note toutefois le retour de la « cuisine maison », ce qui pourrait inverser cette tendance.

D’autres différences importantes existent entre les habitudes alimentaires des Français et des Américains. Ainsi, aux USA, la pratique du snacking est beaucoup plus répandue et la diversité des aliments consommés est moindre qu’en France.

Un modèle alimentaire en voie d’érosion ?

Globalement, le « modèle alimentaire français » semble donc bien résister. Mais il a néanmoins tendance à s’éroder, sur certains aspects, au sein des jeunes générations. Chez celles-ci, on note une tendance croissante à l’individualisation des repas (p.ex. menus différenciés au sein du couple) et à la réduction de leur durée. Chez les adolescents et les jeunes adultes, on observe également davantage de snacking, une moindre consommation de produits frais (notamment de fruits et de légumes frais), une plus grande fréquence de repas pris seuls et de repas sautés, un pourcentage plus élevé de repas consommés face à un écran, etc.

Selon une étude récente 4, « au moins une fois sur deux… » 57 % des jeunes de 20-25 ans prennent seul leurs repas, 67 % le font devant un écran, 62 % ne mangent pas à heures fixes, 51 % ne prennent pas de petit-déjeuner et 30 % sautent un repas.

Il est probable que ces habitudes alimentaires ne relèvent pas uniquement d’un « effet d’âge » (comportements transitoires propres aux adolescents, aux étudiants et aux jeunes adultes, et appelés à disparaître avec l’âge) mais également, pour partie, d’un « effet de génération ». Le modèle alimentaire français ne s’effondrera pas brutalement, mais on peut craindre que certains de ses aspects les plus positifs ne se dégradent avec le temps. D’où la nécessité de poursuivre les efforts engagés pour sensibiliser enfants et parents à l’importance, sur le plan sanitaire autant que culturel, de maintenir notre « modèle alimentaire ».

  1. NSEE, octobre 2012 – Enquête emploi du temps 2009-2010
  2. Lhuissier A, Tichit C, Caillavet F, Cardon P, Masullo A, Martin-Fernandez J, Parizot I, Chauvin P. Who still eats three meals a day? Findings from a quantitative survey in the Paris area. Appetite. 2013 Apr;63:59-69.
  3. Credoc, CAF 2007
  4. Enquête IPSOS / Doing Good Doing Well septembre 2012 (échantillon représentatif de 1000 jeunes âgés de 15 à 25 ans
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