N° 137 | décembre 2013

Obésité : derrière les mythes et les suppositions, les faits… (DEUXIÈME PARTIE)

Dans un précédent article (Octobre 2013) nous avons bousculé un certain confort de pensée en rappelant que certaines croyances bien ancrées au sujet de l'obésité étaient parfois, à la lumière des données scientifiques, des mythes... Dans l'article cité en référence, les auteurs se sont manifestement un peu amusés en énumérant un certain nombre de données largement acceptées qui n'ont pourtant jamais été ni démontrées ni infirmées.

Pour éviter une trop grande confusion d'esprit à la lecture de ce qui suit, il faut d'emblée prendre des précautions. La plupart des suppositions "non démontrées", sont sans doute des faits qu'on aurait tort de contester. L'erreur serait de prendre "au pied de la lettre" une remise en question, manifestement provocatrice, au risque de voir s'effondrer toutes nos certitudes en matière d'obésité...

Ces suppositions sont au nombre de 6 :

1. prendre régulièrement un petit déjeuner protège contre l'obésité

Deux essais contrôlés randomisés, étudiant les conséquences de la prise ou non d’un petit déjeuner, n'ont retrouvé aucun effet sur le poids. Une étude a cependant montré que l'effet sur la perte de poids d'un petit déjeuner pris ou sauté dépendait avant tout des habitudes de base du petit déjeuner.

2. la petite enfance est la période durant laquelle nous prenons des habitudes alimentaires et d'exercice qui influenceront notre poids tout au long de la vie

Bien que l'IMC d'une personne évolue avec le temps, les études génétiques longitudinales suggèrent qu'une telle évolution est avant tout fonction du génotype plutôt qu'un effet des apprentissages précoces. Il n'existe aucune étude qui prouve le contraire.

Certes... En revanche, de nombreuses études nous montrent que les habitudes alimentaires précoces ont un impact certain sur les habitudes alimentaires des adultes et, par conséquent, leur état de santé.

3. manger plus de fruits et de légumes fait perdre du poids ou empêche d'en prendre, sans prendre en compte d'autres changements de comportement ou d'environnement

Il est vrai que la consommation de fruits et légumes apporte des bénéfices pour la santé. Cependant, quand aucun changement de comportement n'accompagne l'augmentation de la consommation de fruits et légumes, une prise de poids peut survenir ou il ne peut y avoir aucun changement du poids.

C'est une évidence : la perte de poids ne s'obtient qu'au prix de nombreux changements alimentaires, qu'ils soient en plus (en particulier les fruits et légumes) ou en moins (par exemple, les graisses).

4. le yoyo pondéral est associé à une mortalité plus élevée

Les études épidémiologiques d'observation montrent que l'instabilité du poids (effet yoyo) est associée à une mortalité accrue. Cependant ce phénomène est probablement lié à une confusion avec l'état de santé. Les études réalisées chez l'animal ne confirment pas cette association épidémiologique.

C'est certain. Il faut manifestement enrichir les données expérimentales sur les conséquences du yoyo pondéral sur la santé. En revanche, on sait que le phénomène de yoyo a des conséquences bien établies en terme de composition corporelle et de métabolisme qui rendent plus difficile le contrôle du poids à long terme.

5. grignoter contribue à la prise de poids et à l'obésité

Les études contrôlées randomisées ne confortent pas cette hypothèse. Même les études d'observation n'ont pas montré de relation entre le grignotage et l'obésité ou des IMC augmentés.

On peut pondérer cet argument en rappelant qu'il est très difficile d'étudier l'effet d'un comportement alimentaire isolé sans tenir compte de l'ensemble des habitudes alimentaires d'une personne...

6. l'environnement artificiel, en termes de trottoirs et de disponibilité en jardins publics, influence l'obésité

Après une revue systématique, pratiquement toutes les études qui montrent une association entre l'environnement artificiel (parcs, routes, architecture) et le risque d'obésité sont des études d'observation. Et encore ces associations ne sont pas constantes. On ne peut donc en tirer aucune conclusion.

Ce n'est certainement pas une raison pour cesser de promouvoir l'activité physique comme un levier essentiel de contrôle du poids et d'amélioration de la santé !

Les faits bien établis

Au terme de cette revue iconoclaste, les auteurs nous rassurent un peu et font preuve d'un plus grand optimisme en nous rappelant qu'il existe, heureusement, des données en lesquelles nous pouvons avoir confiance. (Ouf !)

Ces "certitudes" sont au nombre de 9 :

  1. Si les facteurs génétiques jouent un rôle important, l'hérédité n'est pas une fatalité. On a montré que des changements modérés d'environnements peuvent provoquer une perte de poids comparable à celles des médicaments les plus efficaces disponibles.
  2. Les régimes (c'est-à-dire la réduction d'apport énergétique) sont très efficaces pour réduire le poids, mais suivre un régime ne fonctionne pas sur le long terme.
  3. Indépendamment du poids, une activité physique augmentée améliore la santé
  4. Une activité physique, à dose suffisante, aide à la stabilisation du poids perdu.
  5. La poursuite des mesures qui favorisent la perte de poids favorise le maintien d'un poids plus bas.
  6. Chez les enfants en surpoids, les programmes qui impliquent les parents et l'environnement à la maison favorisent une perte de poids plus importante.
  7. L'approvisionnement en repas et les substituts de repas favorisent des plus grandes pertes de poids.
  8. Certains agents pharmacologiques peuvent aider les patients à obtenir une perte de poids significative et à la maintenir tant qu’ils sont pris.
  9. Chez des patients appropriés, la chirurgie bariatrique permet des pertes de poids à long terme et réduit l'incidence du diabète et la mortalité.

« Comment peut-on savoir ça aujourd'hui ? »

Même s'il dérange - et il dérange ! - un tel article a le mérite de nous faire réfléchir. Il nous rappelle que nous pensons tous savoir des choses, qu'en réalité... nous ne savons peut être pas...

L'obésité est un domaine dont la couverture médiatique est considérable et entretient sans aucun doute certains mythes. A titre d'hygiène de l'esprit, il conviendrait peut être de se poser de temps en temps la question suivante : "Comment peut-on savoir ça aujourd'hui ?".

Faut-il, pour autant, remettre en question des évidences que l'expérience médicale a établi comme telles ? Certainement pas. Nous sommes aujourd'hui à l'heure de la sacro sainte "médecine fondée sur les preuves"... Faut-il attendre d'avoir tout prouvé pour délivrer un message simple et de bon sens, dont la cohérence est attestée par la pratique ? Nous pensons, personnellement que non. "Ce qui est simple est faux, ce qui ne l'est pas est inutilisable". Cette citation de Paul Valéry pourrait servir de conclusion à cet article.

Thierry Gibault
Nutritionniste, endocrinologue, Paris - FRANCE
K. Casazza et al, N Engl J Med 2013; 368 : 446-54 Myths, Presumptions , and Facts about Obesity
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