N° 104 | décembre 2010

Dans les choux…

Comme chacun le sait, c’est dans les choux que naissent les enfants. Associé à la fécondité – peut-être à cause du latex blanc qui s’écoule de sa tige lorsqu’on la rompt - ce légume constituait l’ingrédient principal de la soupe que l’on portait aux mariés le matin de leur nuit de noces. Deux siècles avant le début de l’ère chrétienne, Caton l’Ancien, l’homme d’Etat et écrivain romain, vouait déjà au chou une véritable vénération : sa consommation quotidienne lui avait permis de vivre vieux et en bonne santé (il mourra à 85 ans !) et de compter vingt-trois fils dans sa descendance : « Tous ces gaillards, comme moi, n’ont jamais connu d’autre aliment ! ». Aux yeux du philosophe, ce modeste légume qu’il mangeait cru et assaisonné seulement d’un peu de vinaigre convenait à merveille à la vie simple qu’il prônait. Caton créditait le chou d’un avantage supplémentaire : « Si dans un banquet tu veux boire et manger beaucoup et sans inquiétude, prends avant le repas du chou, autant qu’il te plaît, avec du vinaigre ».

Cette capacité qu’aurait le chou de lutter contre l’ivresse était déjà connue des Grecs. Ces derniers avaient attribué à ce légume une origine légendaire qui, justement, faisait intervenir Dionysos, le dieu de la vigne et du vin. Un récit mythologique raconte en effet qu’un roi, dénommé Lycurgue, s’opposa par les armes à Dionysos. Ce dernier avait envahi le pays du souverain et prétendait y implanter la culture de la vigne. Mais Lycurgue, après sa victoire sur l’armée ennemie, fut la proie d’un sortilège et perdit l’esprit : confondant son propre fils avec un… pied de vigne, il voulut tailler celui-ci à la hache. Lorsqu’il se rendit compte de sa terrible méprise, il pleura la mort de son enfant bien-aimé : de ses larmes, qui tombaient sur le sable, surgirent des… choux.

Un autre romain célèbre, Pline, fit état des vertus cicatrisantes des feuilles de chou. Au Moyen Âge, il était courant de confectionner des emplâtres de chou pour soigner ulcères et autres blessures : les feuilles contiennent des composés soufrés aux propriétés antimicrobiennes, qui sont aussi responsables de l’odeur caractéristique de ce légume. Mais le plus grand bénéfice médical que l’on retira du chou fut sans conteste ses vertus antiscorbutiques résultant de sa richesse en vitamine C. Après cette découverte, réalisée vers la seconde moitié du XVIII° siècle, les capitaines au long cours commencèrent à remplir systématiquement de choux les cales de leur navire. Plus récemment, des études ont montré l’intérêt anti-oxydant du chou ainsi que sa contribution à la prévention de certains cancers (poumon, appareil digestif, pancréas).

Le chou fait partie de la famille botanique des Brassicacées (on disait autrefois les Crucifères, en raison de la disposition en croix des pétales de ses fleurs). Au sein de cette grande famille, on trouve aussi le navet, le radis, le cresson, la moutarde ou encore la roquette. Les types de choux sont extrêmement nombreux : il en existerait plus de 400 variétés ! Parmi les plus répandus figurent les choux pommés. Poussant en Europe du Nord et de l’Est, ils ont des feuilles étroitement serrées les unes contre les autres, ce qui leur permet de mieux résister au froid… et donne à ces choux la forme sphérique d’une pomme, d’où leur nom. Ces feuilles peuvent être lisses (choux cabus, de couleur verte, blanche ou rouge) ou au contraire frisées (chou de Milan). Le brocoli est un autre type de chou, dont le nom vient de l’italien brocco qui signifie « bras » ou « branche ». Dans la famille des choux figurent aussi les choux-fleurs et les choux de Bruxelles : ces derniers sont issus de bourgeons qui, à la suite d’une mutation spontanée, seraient apparus à l’aisselle des feuilles de certains choux pommés sur le territoire de l’actuelle Belgique. Pour compléter l’énumération, citons encore les chouxraves, dont la tige hypertrophiée est donnée comme fourrage aux animaux, les choux-navets (les rutabagas) et les choux chinois.

L’ancêtre sauvage commun à tous les choux actuellement cultivés en Europe est le chou maritime (Brassica oleracera). Cette plante poussait spontanément sur notre continent et peut encore être rencontrée sur les plages de galets, les falaises de bord de mer et les dunes littorales de la Manche et de la Normandie.

De la choucroute…

Au chou est associé un plat dont beaucoup se régalent (et pas seulement les Alsaciens) : la choucroute. Au-delà de ses qualités gastronomiques, cette préparation fut, pour nos ancêtres, d’un grand intérêt : elle leur permit de conserver leur récolte de chou et de faire des réserves de cet aliment. La technique utilisée est celle de la fermentation acide, qui empêche le développement des micro-organismes.

S’il est moins consommé aujourd’hui, il ne faut pas oublier que le chou, aliment rustique et bon marché, a été pendant de longs siècles un des aliments de base des populations européennes… avant l’adoption de la pomme de terre. Originaire d’Amérique, celle-ci mettra trois siècles à conquérir les assiettes des Français et ne commencera à supplanter le chou qu’à partir de la fin du XVIII° siècle.

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