N° 58 | juillet 2006

“DIS MOI CE QUE TU BOIS, JE TE DIRAI CE QUE TU MANGES…”

Alcool et santé : le poids des facteurs confondants

Consommation d’alcool et mortalité sont reliées par une courbe en J : à faible dose, l’alcool est associée à une plus faible mortalité, probablement en raison de ses effets protecteurs cardio vasculaires. Le type de boisson alcoolisée joue également un rôle : la bière et le vin semblent exercer des effets différents sur la morbidité et la mortalité et d’autres composants que l’éthanol pourraient jouer un rôle important.

D’après diverses études, les buveurs de vin ont un risque réduit de maladie coronaire et de certains cancers. Des composés propres au vin possèdent des effets anti thrombotiques et anti carcinogéniques : les polyphénols inhibent l’agrégation plaquettaire et le resvératrol inhibe l’initiation, la promotion et la progression des tumeurs. Habituellement, les relations entre la consommation de vin, bière, ou spiritueux et la santé sont ajustées sur des facteurs confondants, comme le sexe, l’âge, la classe sociale, le tabac…

D’autres paramètres pourraient intervenir. Des études ont montré que les buveurs de vin avaient des habitudes alimentaires plus saines que les buveurs de bière ou de spiritueux. Des habitudes qui pourraient expliquer, en partie du moins, les bénéfices supplémentaires liés à la consommation de vin.

Une étude fondée sur les achats en supermarché

Il est assez difficile d’évaluer avec précision les habitudes de consommation des sujets qu’on interroge, les gens ayant tendance à sous estimer, ou à l’inverse, surestimer leurs consommations, en fonction des recommandations prônées par les autorités de santé… Pour éviter ce biais, une équipe danoise a réalisé une enquête reposant, non sur les rapports de consommation des sujets, mais sur leurs dépenses alimentaires(1).

Objectif : déterminer si les personnes qui achètent du vin, achètent également des aliments plus sains que ceux qui achètent de la bière. Pendant 6 mois, les achats réalisés dans une centaine de supermarchés danois ont été passés au peigne fin. 3,5 millions de transactions ont été analysées. Seuls les achats de bière et de vin ont été comptabilisés, les spiritueux n’étant pas vendus dans les mêmes rayons. 4 types de consommateurs d’alcool ont été distingués : “tout vin”, “tout bière”, “vin et bière” et “sans alcool”. Les achats alimentaires ont été répartis en 40 catégories. Le tout a été passé à la “moulinette statistique”.

Bière et vin : deux profils différents

Premier constat : les Danois ne sont pas de si grands buveurs que ça ! Les acheteurs de vin représentaient 5,8 % des consommateurs, contre 6,6% pour la bière et 1,2% pour les “mixtes”… En général, ceux qui achètent à la fois de la bière et du vin, achètent plus d’articles alimentaires et dépensent plus que les autres. Globalement, les acheteurs de bière sont moins nombreux à acheter des fruits et des légumes, du pain, de la volaille, du lait, des céréales et des sucreries que les autres consommateurs. Ils achètent globalement moins d’articles et dépensent moins que les acheteurs de vin.

Quand on examine les analyses de correspondance (qui permettent de présenter les inter relations de variables dans deux dimensions de l’espace), on note que les acheteurs de bière sont plus enclins à acheter des chips, des sodas et de l’agneau alors que les acheteurs de vin achètent plus volontiers de l’huile, des olives, du veau et du boeuf. Les buveurs de vin se situent plus dans un mode d’alimentation méditerranéenne (huile, vin, veau, viande maigre, fromage maigre) et les buveurs de bière vers une alimentation traditionnelle (bière, beurre, saucisses, porc).

Vin et modèle méditerranéen

Si l’on s’intéresse aux régressions logistiques, la comparaison des 2 profils de consommateurs montre que, par rapport aux acheteurs de vin, les acheteurs de bière achètent : MOINS : d’olives, de fruits, de légumes, d’huile, de volaille, de lait écrémé, de fromage allégé et de viande maigre PLUS : de sodas, d’agneau, de saucisses, de beurre ou de margarine, de porc, de chips, de viande froide, de sucres et de plats cuisinés industriels.

On peut penser que les gens consomment ce qu’ils achètent et en conclure que les buveurs de vin sont plus enclins à suivre un modèle alimentaire méditerranéen alors que les buveurs de bière restent attachés aux habitudes traditionnelles danoises.

Cette étude est intéressante car la méthode employée permet d’éviter les biais liés à la consommation rapportée par les sujets, particulièrement en ce qui concerne l’alcool (on a plutôt tendance à la sous-estimer). Elle confirme les résultats de diverses études américaines, danoise et française.

Buveurs de vin : plus intellos ?

Ainsi, l’étude Monica(2) a montré que les sujets qui préfèrent le vin mangent plus de légumes, de fruits, de pain, de fromage et d’oeufs, et moins de pommes de terre que ceux qui préfèrent la bière.

Etudes à l’appui, d’une manière générale, les buveurs de vin sont plus éduqués, en meilleure santé, plus minces et consomment globalement moins d’alcool que les buveurs de bière. Sans remettre en question le rôle de l’alcool, cette étude souligne l’importance de nombreux facteurs socio-culturels associés au type de boisson consommée par les sujets. Et ne doit pas faire oublier que les effets bénéfiques des boissons fermentées n’existent qu’à un faible niveau de consommation !

Thierry Gibault
Nutritionniste, endocrinologue, Paris - FRANCE

D’après :

  1. Johansen D. et al, Food buying habits of people who buy wine or beer: cross sectional Study, BMJ, doi:10.1136/bmj.38694.568981.80 (published 20 January 2006)
  2. Ruidavets JB et al., Alcohol intake and diet in France, the prominent role of lifestyle, European Heart Journal (2004) 25, 1153–1162
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