N° 58 | juillet 2006

LES “NOUVEAUX ADEPTES DES FRUITS ET DES LÉGUMES”

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MOTIVATIONS ET FACTEURS DÉCLENCHANTS DE LA HAUSSE DE CONSOMMATION

 

Cet article présente les principaux résultats d’une enquête qualitative que nous avons conduite au printemps 2005 auprès de personnes ayant déclaré avoir “augmenté de façon significative, depuis moins de trois ans, leur consommation de fruits et/ou de légumes, sous quelle que forme que ce soit : frais, surgelés, conserves, jus, etc.”.
Trois entretiens collectifs, d’une durée de 3 heures, ont été conduits à Paris et à Toulouse. Ils ont rassemblé 24 personnes (14 femmes et 10 hommes). 12 étaient des “jeunes adultes célibataires” (étudiants ayant quitté le domicile de leurs parents et vivant seuls ou en colocation) ; les 12 autres étaient des “jeunes adultes vivant en couple et sans enfants” (25 à 30 ans, avec une activité professionnelle). Ces deux profils correspondaient aux populations qui, en 2003 et 2004, avaient le plus accru leur consommation de fruits et/ou légumes frais (source SECODIP).

Au cours des entretiens, nous avons exploré les représentations, attitudes et comportements de ces “nouveaux adeptes des fruits et des légumes” vis-à-vis de la santé, de l’alimentation en général, ainsi que des fruits et légumes en particulier. La synthèse ci-dessous n’aborde pas ces aspects mais se limite aux “motivations”. La décision des interviewés d’accroître leur consommation de fruits et/ou de légumes a rarement une seule et unique “explication”.

Trois motivations apparaissent déterminantes (chacune a été citée par au moins la moitié des répondants).

  • La recherche d’un bien-être global (“pour être en forme”, “pour me sentir bien”) a été exprimée par une large majorité (17 sur 24). La consommation de fruits et de légumes est perçue comme un moyen privilégié d’accéder à ce bien-être physique et mental recherché.
  • Pour 14 personnes, le plaisir éprouvé à manger des fruits et/ou des légumes les a incités à en augmenter la consommation. Si tous les enquêtés déclarent apprécier aujourd’hui le goût de ces produits, certains reconnaissent avoir dû, dans un premier temps, “se forcer”. Chez d’autres, la volonté d’accroître leur consommation les a amenés à élargir le répertoire des fruits et légumes qu’ils avaient l’habitude de consommer et/ou à rechercher de nouvelles façons de cuisiner les légumes… ce qui a favorisé la découverte de nouveaux plaisirs gustatifs. A ce propos, plusieurs personnes ont mis l’accent sur le fait qu’au départ, leur savoir-faire culinaire insuffisant avait fortement limité la quantité de légumes qu’ils consommaient (un apprentissage a donc été nécessaire).
  • Pour la moitié des interviewés (11 sur 24), “le désir de perdre du poids” (ou de ne pas en prendre) a constitué une motivation importante. Ce but était essentiellement visé par les femmes; celles-ci n’apparaissent pas pour autant comme des “obsédées des régimes et des privations”. Beaucoup revendiquent au contraire le droit au plaisir alimentaire et, de temps à autre, à “quelques excès... bien assumés”. Les fruits et les légumes leur apparaissent ainsi comme des alliés de choix pour concilier recherche de plaisir et contrôle du poids corporel.
  • La prévention de certaines pathologies n’a constitué une motivation “que” pour le tiers des interviewés. Du fait de leur jeune âge et de leur bon état de santé actuel, la plupart de nos interlocuteurs apparaissent peu sensibles au risque de pathologies qui, au cas où elles les toucheraient personnellement, ne surviendront que dans plusieurs décennies. En revanche, pour un interviewé sur quatre, le statut de produits “naturels” qu’il attribue aux fruits et aux légumes frais a joué un rôle clé dans la décision d’en augmenter la consommation (fonction de ré-assurance dans un contexte de suspicion croissante vis-à-vis des produits “industriels”). D’autres motivations ont parfois été exprimées : par exemple la pratique d’une activité sportive ou encore l’envie de rompre la monotonie des repas quotidiens…

Des facteurs déclenchants ou favorisants

Certains facteurs ont joué un rôle déclencheur ou facilitateur dans la décision de consommer davantage de fruits ou de légumes.

  • Pour deux interviewés sur trois, ce changement de comportement a résulté d’une prise de conscience et d’une volonté de réagir face à une situation perçue comme insatisfaisante : période de “laisser-aller” alimentaire, mauvaise hygiène de vie (excès de tabac, d’alcool), arrêt de la pratique sportive. Ces situations ont eu des effets négatifs sur le plan physique et psychologique : prise de poids, fatigue chronique, mal être, auto-dévalorisation personnelle…
  • Un autre facteur déclenchant ou favorisant - cité par un interviewé sur deux - a été la survenue d’une rupture dans le cycle de vie.
  • C’est le cas, par exemple, du passage au statut d’étudiant, avec départ du domicile familial. Cette prise d’autonomie a permis, chez certains (filles surtout), de satisfaire des désirs alimentaires personnels : l’augmentation de la consommation de légumes et de fruits manifeste ici la rupture avec le type d’alimentation “de la maison” décrit comme “gras”, “lourd”, etc. Chez d’autres étudiants (principalement garçons), l’indépendance acquise s’est d’abord traduite par une période de laisser-aller et de déstructuration alimentaire. Ce n’est que dans un second temps, avec la prise de conscience évoquée plus haut, que cette liberté alimentaire a été réorientée vers le choix “fruits et légumes”.
  • Chez certains membres de la catégorie “jeunes actifs”, c’est la fin de l’étape “vie étudiante” qui les a conduit à accroître leur niveau de consommation, principalement en raison du desserrement de la contrainte financière.
  • Autre type de rupture dans le cycle de vie : l’entrée dans une vie de couple. Auparavant, l’alimentation des sujets concernés (toujours des hommes !) comportait très peu de fruits et de légumes. Puis elle s’est adaptée au régime alimentaire, riche en fruits et en légumes, de l’épouse ou compagne.

    D’autres facteurs déclenchants ou favorisants ont pu être identifiés. Ainsi, l’acquisition d’un savoir-faire culinaire a parfois permis de lever un frein important à la consommation des légumes. Ont également été cités le fait de disposer de davantage de temps ou d’argent… mais aussi, a contrario, la découverte que “les légumes du marché, ce n’est pas si cher.” L’influence déterminante d’un proche a également été mentionnée : par exemple celle d’un(e) ami(e) “gros consommateur” de fruits et légumes, mais aussi l’impact sur l’alimentation de toute la famille d’un parent contraint de suivre un régime “équilibré”.

    On notera enfin que l’impact des messages vantant les bienfaits santé des fruits et légumes n’a été cité que par 3 interviewés sur 24 ! Cela ne signifie pas que de telles campagnes de communication ou de publicité soient dénuées d’efficacité. Nos interlocuteurs les connaissent, les évoquent spontanément voire en débattent longuement lors des entretiens… mais ils ne leur attribuent pas le statut de facteur “déclenchant” de leur changement de comportement alimentaire.

Eric Birlouez
Sociologue de l’agriculture et de l’alimentation, Paris, FRANCE
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