N° 97 | avril 2010

Habitudes alimentaires et déclin cognitif dans une cohorte de femmes âgées françaises

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Le régime alimentaire : une piste intéressante pour prévenir le vieillissement

Le déclin cognitif, cause majeure de perte d’autonomie chez les personnes âgées, représente un réel défi pour la santé publique. Selon les premières études, un régime alimentaire « prudent », caractérisé par des apports importants en Fruits et Légumes (F&L), acides gras insaturés et céréales complètes pourrait contribuer à ralentir le vieillissement cognitif. Cependant, les données disponibles restent fragiles, et le lien de long terme entre alimentation et vieillissement encore très peu documenté.

Mieux évaluer l’impact des habitudes alimentaires sur le déclin cognitif

Dans ce but, nous avons analysé les données de 4809 femmes âgées (nées entre 1925 et 1930) et participant à l’“Etude Epidémiologique de Femmes de la Mutuelle Générale de l’Education Nationale” (E3N), une cohorte prospective française initiée en 1990.

En 1993, ces femmes avaient reçu un questionnaire d’historique alimentaire couvrant leur consommation moyenne de l’année précédente en 208 aliments et boissons. Dans l’étude présentée ici, 25 groupes alimentaires et 33 nutriments ont été considérés afin d’évaluer l’alimentation dans sa globalité.

En 2006, un questionnaire sur les évolutions cognitives récemment observées ainsi que sur la réalisation des activités instrumentales de la vie quotidienne (IADL) a été envoyé à un proche de chaque participante.

Afin d’évaluer les associations entre les apports alimentaires habituels et le déclin cognitif, nous avons implémenté des modèles de régression logistique ajustés sur de nombreux facteurs médicaux et de mode de vie. Nous avons considéré tour à tour deux aspects du vieillissement cognitif, défini à partir des réponses de l’informant : l’éventuel déclin cognitif observé l’année précédente, et la capacité à réaliser les activités instrumentales de la vie quotidienne les plus sensibles aux troubles cognitifs.

Dans quelle mesure l’alimentation était-elle associée au vieillissement ?

En comparaison avec les femmes en bonne santé intellectuelle et fonctionnelle, les femmes les plus âgées de la cohorte E3N ayant décliné récemment sur le plan cognitif consommaient, treize ans auparavant, significativement moins de poisson, de volaille, et de graisses animales, mais plus de produits sucrés manufacturés (crèmes desserts et glaces). En termes de nutriments, ces femmes présentaient des apports moindres en fibres alimentaires et en acides gras oméga 3, mais un apport plus élevé en rétinol. Par rapport aux femmes autonomes, les femmes présentant une limitation dans les activités instrumentales de la vie quotidienne en 2006 avaient par le passé des apports habituels moindres enlégumes, alcool, vitamines B2, B6 et B12.

Un intérêt majeur pour étudier l’influence à long terme de l’alimentation

Les associations significatives observées entre le déclin cognitif et l’apport de long terme en certains nutriments, notamment les fibres alimentaires, les acides gras oméga 3, et les vitamines du groupe B ont déjà été décrites dans la littérature, mais en général dans des études avec un suivi plus court. Le délai de plus de 10 ans entre l’évaluation du régime alimentaire et celle du statut cognitif est en fait un intérêt majeur de notre étude, car il permet d’appréhender l’influence à long terme des habitudes alimentaires dans le vieillissement.

Notre étude n’est pas en accord complet avec la littérature en ce qui concerne l’association entre une meilleure santé cognitive d’une part et un plus faible apport en rétinol, ou une plus forte consommation de graisse animale d’autre part. Ces associations inattendues peuvent éventuellement s’expliquer par la multiplicité des tests ou par un facteur de confusion non pris en compte. Par ailleurs, et alors que plusieurs études montrent un lien significatif entre le déclin cognitif et des apports faibles en fruits, vitamine C, vitamine E et beta-carotène (en accord avec l’hypothèse antioxydante), nous n’avons observé qu’une association modérée (non statistiquement significative) avec la vitamine C. Cela peut s’expliquer par l’éventail relativement limité des apports observés dans notre échantillon, qui porte exclusivement sur des femmes de l’Education Nationale, avec des consommations fréquentes en aliments riches en antioxydants.

Des mécanismes biologiques sous-jacents pas complètement élucidés…

Du fait de leurs propriétés anti-inflammatoires et antioxydantes, les fibres et les légumes pourraient influer positivement sur la santé cognitive.

Les acides gras oméga 3 – dont le poisson est particulièrement riche – peuvent agir directement sur le cœur et le cerveau, non seulement par la voie cardiovasculaire, mais aussi via différents processus cellulaires (neurotransmission, neuroprotection, neurogenèse,..).

Par ailleurs, certaines vitamines du groupe B et l’homocystéine peuvent intervenir directement dans le fonctionnement neuronal. Même si les mécanismes biologiques sous-jacents ne sont pas encore complètement élucidés, nos résultats et ceux disponibles dans la littérature se rejoignent pour suggérer le caractère protecteur à long terme d’une alimentation privilégiant les légumes, le poisson et la viande blanche, et limitant les produits lactés sucrés, non seulement dans les âges avancés, mais dès le milieu de vie. Ces recommandations, également mises en avant dans la prévention du cancer et des maladies cardiovasculaires pourraient participer plus globalement à une meilleure qualité de vie.

Marie-Noël Marie-Noël Vercambrercambre
Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale – Villejuif – France
Françoise Clavel-Chapelon
Inserm U1018 Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations (CESP), équipe 9 « Mode de vie, gènes et santé : épidémiologie intégrée trans-générationnlle » ; Gustave Roussy, institut de cancérologie ; Université Paris-Sud XI – Villejuif – FRANCE
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