N° 52 | décembre 2005

LA NUTRITION AU SECOURS DE LA VISION

Quand la population vieillit…

Les prévisions démographiques prévoient un net accroissement de la
population âgée, surtout de plus de 80 ans, dans les décennies à venir.
Selon les estimations, la population des plus de 65 ans sera de :

  • 10,4 millions en 2010 (soit 1 million de plus qu’en 2000)
  • 19 millions en 2050 (soit 28 % de la population contre 16 % en 2000)

Les coûts de prise en charge de cette tranche d’âge seront d’autant plus importants que l’amélioration de l’espérance de vie s’accompagne d’une augmentation du nombre de pathologies. Chez le sujet âgé, les pathologies oculaires sont les plus fréquentes après les atteintes cardiovasculaires. Elles sont représentées par la cataracte, la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) et les glaucomes. A l’origine de cécité, ces maladies sont sources de handicap lourd. Le syndrome de sécheresse oculaire est également une source de handicap chez les personnes de plus de 65 ans (5 à 10 % en sont atteintes) par l’inconfort et la douleur qu’il provoque.

L’oeil vieillit aussi…

La cataracte se caractérise par l’opacification du cristallin. Bien que son traitement chirurgical soit efficace, elle demeure l’une des principales causes de cécité dans les pays occidentaux. En effet, si 480 000 interventions ont été réalisées en 2003 en France, toutes les personnes atteintes de cataracte ne se font pas opérer… La DMLA atteint 1,25 million de personnes en France et concerne entre la moitié et les deux tiers des personnes âgées de plus de 80 ans. Quant au glaucome (augmentation de la pression intra-oculaire), 800 000 patients sont actuellement traités en France pour cette pathologie et l’on estime qu’un nombre équivalent de personnes ignorent qu’ils en souffrent ou le négligent.

La nutrition : un complément des traitements médicaux

Si la prise en charge médicale et chirurgicale de ces affections est bien développée, l’intérêt de la nutrition dans leur prévention, voire leur traitement, est resté peu exploré jusqu’à présent. Elle pourrait pourtant représenter un traitement alternatif ou complémentaire aux traitements médicaux classiques. Les médecins demeurent relativement démunis pour proposer un traitement efficace aux patients atteints de DMLA ou de sécheresse oculaire.

Les traitements actuels de la DMLA visent plus à limiter la néovascularisation, observée dans les formes exsudatives de la maladie à fort risque hémorragique, qu’à stopper l’avancée de la dégénérescence rétinienne.

Pour la sécheresse oculaire, l’arsenal thérapeutique se limite à des palliatifs au déficit lacrymal mais ne traite pas les causes de cette affection.

Le stress oxydant : une cible potentielle pour la lutéine

La sphère oculaire, en particulier la rétine, est le siège de phénomènes d’oxydation importants qui participent à son fonctionnement mais concourent également au développement des pathologies oculaires. Les oxydations et le “stress oxydant” apparaissent comme les cibles potentielles de la nutrition. A ce titre, la lutéine et, dans une moindre mesure, certaines vitamines, sont des constituants alimentaires intéressants.

La lutéine, et son métabolite la zéaxanthine, constituent le pigment maculaire. Par sa localisation stratégique au niveau de la macula, où l’incidence des rayons lumineux est maximale (Figure 1), ces caroténoïdes sont capables d’absorber le maximum de l’énergie émise par les radiations bleues, dont les longueurs d’onde sont les plus nocives pour les couches cellulaires de la rétine. Sur la base de données épidémiologiques et d’interventions nutritionnelles, la lutéine s’avérerait efficace dans la protection de la cataracte. Un apport minimum de 6 mg de lutéine par jour participerait à la prévention primaire de la DMLA

DMLA : une origine multifactorielle

L’étiologie de la DMLA est complexe et combine des facteurs génétiques et environnementaux. L’âge est le facteur de risque majeur. Un régime riche en cholestérol et en acides gras saturés serait un facteur aggravant. Le tabagisme et la lumière sont les facteurs environnementaux les plus couramment retrouvés. Ils sont impliqués dans la production de radicaux oxygénés qui constitue un des mécanismes de la DMLA. La conjonction des photons lumineux et de la consommation importante d’oxygène par la rétine au niveau maculaire, constitue un environnement propice à la génération d’espèces radicalaires oxygénées connues pour leurs effets délétères sur les systèmes cellulaires. Aussi, un apport alimentaire en lutéine, sous forme d’une alimentation riche en légumes, apparaît désormais comme une action à prendre en considération dans les mesures de lutte contre la DMLA. En dépit de leurs propriétés anti-oxydantes, l’intérêt des supplémentations en vitamines apparaît moins clairement. Le rapport n° 8 de l’étude AREDS (Age Related Eye Disease Study) publié fin 2001 suggère qu’une supplémentation en vitamines anti-oxydantes et en zinc permettrait de réduire chez certains patients le risque d’évolution vers les formes plus évoluées de DMLA. Cependant, d’autres études viennent à l’encontre de cette supposition et ne permettent pas aujourd’hui de préconiser l’apport alimentaire en vitamines anti-oxydantes dans la prévention de la DMLA.

Les oméga 3 sur la sellette

La connaissance de la physiopathologie oculaire fait naître un intérêt grandissant pour les acides gras poly insaturés oméga 3 (acide eicosapentaénoïque ou EPA, acide docosahexaénoïque ou DHA) et oméga 6 (acide gamma linolénique ou GLA).

Les données les plus nombreuses concernent l’importance du DHA dans le fonctionnement visuel. C’est l’acide gras majoritaire des segments externes des photorécepteurs (il représente 1 acide gras sur 3). Il joue un rôle important pour la transduction visuelle (codage de l’information lumineuse en influx nerveux, transmis au cerveau via le nerf optique). Des données épidémiologiques récentes montrent que la consommation de poisson riche en DHA, associée à un apport alimentaire limité en oméga 6, réduirait la prévalence et la progression de la DMLA.

Autre intérêt pour l’oeil : EPA et GLA sont à l’origine de prostaglandines anti-inflammatoires qui pourraient participer au traitement de la sécheresse oculaire et, éventuellement, des glaucomes. Ces pathologies se caractérisent par des épisodes inflammatoires : inflammation du trabéculum au cours du glaucome, inflammation de la conjonctive lors de la sécheresse oculaire. Un régime enrichi en huiles végétales riches en GLA a montré son efficacité sur l’amélioration des symptômes de l’oeil via une production de molécules anti-inflammatoires à la surface oculaire.

Définir un régime adapté

La nutrition offre de nombreuses possibilités pour moduler le fonctionnement oculaire, prévenir, voire freiner, le développement de diverses pathologies. Une meilleure compréhension du fonctionnement oculaire contribuera à mieux cerner les mécanismes qui pourront constituer les cibles de la nutrition. La prévention nutritionnelle de pathologies oculaires ne saurait être envisagée sans définir également un régime alimentaire adapté, en particulier riche en fruits et légumes, aux besoins des populations concernées.

Lionel Brétillon
Equipe OEil et Nutrition (INRA/Service d’Ophtalmologie) UMR FLAVIC (Flaveur, Vision, Comportement du Consommateur) - 21065 Dijon, FRANCE
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