L’algorithme de TikTok accroit l’exposition des personnes souffrant de TCA à des contenus susceptibles d’accentuer leurs troubles
Chez les personnes souffrant de TCA, notamment d’anorexie mentale, l’exposition à des contenus en lien avec l’apparence physique, les régimes, l’exercice physique ou certaines pratiques alimentaires peuvent exacerber les troubles. Considérant l’efficacité de l’algorithme de TikTok pour proposer des contenus en affinité avec les intérêts de ses utilisateurs, une équipe australienne a examiné l’effet de cet algorithme chez des personnes souffrant de TCA. D’après ce travail, les utilisateurs de TikTok souffrant de TCA ont été très largement surexposés à des contenus susceptibles d’aggraver leurs symptômes comparés au groupe témoin. Ces effets étaient d’autant plus marqués que leurs symptômes étaient importants. Les résultats de ce travail alertent sur les effets de la personnalisation du contenu, notamment via l’algorithme de TikTok, chez les personnes souffrant de TCA. Ils invitent les praticiens à discuter avec leurs patients de l’usage des réseaux sociaux et appellent à un encadrement accru des plateformes.
TikTok compte environ 1,6 milliard d’utilisateurs (Business of Apps, 2024) et est considéré comme le nouveau réseau social dominant à l’échelle mondiale, en particulier chez les jeunes. Au-delà du nombre d’utilisateur actifs – 45% de 18-24 ans – cet essor chez les plus jeunes se traduit par un temps passé sur la plateforme toujours plus important et supérieur à celui passé sur d’autres plateformes (Datareportal, 2024).
Contrairement à la majorité des réseaux sociaux, le mode principal d’utilisation de TikTok repose sur un algorithme de personnalisation du contenu (voir encadré). Ainsi, sur TikTok, la priorité est donnée à des contenus extérieurs plutôt qu’à ceux provenant des proches et des personnes auxquelles l’utilisateur est abonné. L’efficacité de cet algorithme de personnalisation en est même devenue proverbial :
Bien que cette efficacité soit, sans doute, au centre du succès du réseau social, elle est source d’inquiétude vis-à-vis de certaines problématiques. Cette inquiétude est renforcée par des observations suggérant que l’algorithme se base sur des comportements passifs (durée de visionnage, temps avant de « passer » une vidéo) de l’utilisateur et non uniquement sur des actions telles que le fait d’aimer un contenu, le commenter ou le partager (Chayka, 2024).
Quelques recherches quantitatives ont porté sur le lien entre l’utilisation TikTok et les TCA. Elles suggèrent des effets délétères liés à l’utilisation de la plateforme : accroissement du sentiment d’insécurité (Pruccoli et al., 2022) ; de la propension à comparer son apparence à d’autres, dégradation de l’humeur (Pryde & Prichard, 2022) ou encore des corrélations modestes entre la proportion de vidéos recommandées relatives à l’apparence physique ou l’alimentation et les symptômes de TCA (Dondzilo et al., 2024). Ces travaux sont cependant limités par leur capacité à pouvoir analyser ou reproduire de la manière la plus complète possible l’expérience réelle des utilisateurs de la plateforme (Jarman et al. 2022).
Afin d’approfondir cette question, une étude australienne (Griffiths et al. 2024) a analysé les contenus auxquels des personnes souffrant de TCA ont été exposés via leur compte TikTok durant un mois et les a comparés à ceux d’un groupe témoin (voir méthodologie).
La personnalisation de l’algorithme entraine une surexposition à des contenus susceptibles d’augmenter les TCA
Au cours de la période d’étude, les participants ont été exposé à un total de 1 027 757 vidéos cumulées, dont 34,46 % ont été aimées par les participants. A l’échelle individuelle (pour un participant médian), cela représente 8353 vidéos reçues et 1019 aimées. Cependant, une grande variabilité est observée d’un participant à l’autre. Le nombre de vidéos reçues par un utilisateur allant de 132 à 44 600 et la proportion de vidéos aimées de 0 % à 98 %.
La comparaison de la nature des vidéos reçues entre les deux groupes montre des différences majeures. Ainsi, l’algorithme TikTok des participants souffrant de TCA les a surexposées à des contenus susceptibles d’aggraver leurs troubles :
vidéos sur l’apparence
vidéos sur les régimes
vidéos sur l’exercice
vidéos sur les comportements alimentaires toxiques
Ce biais de l’algorithme était d’autant plus important que les symptômes des participants étaient prononcés.
Le biais de l’algorithme, observé chez les personnes souffrant de TCA, n’est pas uniquement lié à un engagement actif de leur part
Les auteurs ont ensuite cherché à déterminer si ce biais chez les personnes souffrant de TCA découlait ou non de leur engagement avec les contenus proposés. Pour ce faire, ils ont examiné quels contenus étaient ou non « likés » par les participants.
Sur l’ensemble de l’échantillon, l’analyse réalisée montre que les participants étaient globalement moins enclins à « aimer » les vidéos sur l’apparence (-39 %), l’exercice physique (-31 %) et les pratiques alimentaires toxiques (-18 %) que les vidéos sans rapport avec le sujet. En revanche, ils étaient tout aussi enclins (+0 %) à « aimer » les vidéos sur les régimes que celles sur d’autres thématiques.
Le fait de souffrir de TCA apparait comme un déterminant de l’appréciation de ces types de contenus. Ainsi, la tendance à « moins aimer » les contenus sur ces sujets s’est progressivement atténuée chez les participants présentant des niveaux élevés de TCA, en particulier pour les vidéos sur les régimes et les conduites alimentaires toxiques. Pour ces deux types de contenus, la probabilité de préférer ces contenus, comparé à ceux sur d’autres sujets, devient plus importante à mesure que la gravité des symptômes augmente.
Des taux plus élevés de « like » vis à vis des contenus sur les régimes (+23 %) sont, par exemple, observés chez les participants souffrant de troubles alimentaires. Cependant, les auteurs soulignent que ces effets sont globalement éclipsés par les effets de surexposition liés à la personnalisation des contenus (pour les vidéos de régime : +335 % par rapport aux témoins sains). Ce travail corrobore, ainsi, des travaux suggérant que l’algorithme de TikTok privilégierait des actions moins volontaires et plus passives de l’utilisateur, telles que le temps passé à regarder une vidéo et les délais pour « sauter » des vidéos (c’est-à-dire s’attarder).
Des effets néfastes sur la santé des personnes souffrant de TCA
Au-delà de cette analyse, les auteurs ont cherché à mettre en relation les effets de l’utilisation de TikTok avec les symptômes de participants souffrant de TCA. Comparées aux témoins sains, les personnes souffrant de troubles de l’alimentation ont notamment déclaré :
- Une probabilité accrue de sauter des vidéos TikTok parce que le contenu les faisait se sentir mal à propos de leur apparence ;
- Des difficultés significativement plus grandes à s’empêcher d’utiliser TikTok et une plus faible probabilité de sauter des vidéos parce que le contenu les faisait s’ennuyer ou ne correspondait pas à leurs centres d’intérêt.
L’analyse statistique montre également une fréquence plus élevée de comparaison liée à l’apparence physique chez les personnes souffrant de TCA que chez les témoins sains. Enfin, 24 participants ont été identifiés comme possiblement dans une chambre d'écho de troubles alimentaires. Ces participants ont ainsi reçu plus de 1000 vidéos axées sur l’apparence en l’espace d’un mois, ces vidéos représentant 4 à 69 % des contenus reçus selon les personnes.
TCA : un besoin d’accompagnement et d’encadrement pour éviter que l’usage des réseaux sociaux ne compromette l’effet des traitements
Les résultats de ce travail corroborent la littérature existante suggérant que l’utilisation de TikTok peut être à l’origine d’une accentuation des symptômes de TCA. L’exposition accrue à des contenus susceptible d’accentuer les TCA observée dans cette étude semble notamment découler du fonctionnement de l’algorithme de personnalisation des contenus de TikTok et de sa sensibilité à des actions non volontaires de l’utilisateur (temps de visionnage et délais avant de passer les contenus). Dans le contexte des troubles alimentaires, les auteurs soulignent que ce fonctionnement peut compromettre la prise en charge médicale des TCA. En effet, les malades peuvent passer un peu plus de temps à regarder une vidéo problématique, ou tarder à la zapper, parce qu’elle touche à des insécurités et intensifie brièvement l’anxiété ou d’autres sentiments négatifs (par exemple, la culpabilité).
Ainsi, les auteurs invitent les praticiens à discuter avec leurs patients de l’usage des réseaux sociaux afin de vérifier si elle constitue un obstacle au traitement. Chez les jeunes, et plus particulièrement ceux souffrant de TCA, recommander d’éviter l’utilisation des réseaux sociaux est particulièrement difficile. Les auteurs suggèrent d’utiliser des stratégies pragmatiques telle que de recommander aux patients d’utiliser régulièrement les fonctions permettant de remettre à zéro l’algorithme, de ne pas aimer les contenus problématiques et a fortiori de les signaler explicitement comme des contenus qu’ils ne souhaitent pas voir (bouton « Pas intéressé » sur TikTok). Ils pointent également le besoin de développer la littéracie numérique c’est-à-dire des compétences de réflexion critique permettant d’analyser les motivations qui sous-tendent les publications sur les réseaux sociaux. Des données préliminaires suggèrent que l’acquisition de telles compétences peut jouer un rôle protecteur, en particulier chez les jeunes femmes et les jeunes filles (Paxton et al., 2022).
Plus largement, ces travaux posent la question d’un encadrement accru des réseaux sociaux afin de mieux protéger les publics vulnérables.
Basé sur : Griffiths S, Whitehead G, Angelopoulos F, Stone B, Grey W, Dennis S, Harris EA. Corrigendum to « Does TikTok contribute to eating disorders? A comparison of the TikTok algorithms belonging to individuals with eating disorders versus healthy controls », Body Image. 2025 Mar;52:101834.
- Comparé aux témoins sains, les personnes souffrant de TCA ont été surexposés par l’algorithme de Tiktok à des contenus susceptibles d’accroitre leurs symptômes : +146 % vidéos sur l’apparence ; +335 % vidéos sur les régimes ; +142 % vidéos sur l’exercice ; +4343 % vidéos sur les comportements alimentaires toxiques.
- Cet effet n’est pas lié qu’aux comportement actifs des utilisateurs du réseau, mais semble liés à des actions passives (durée de visionnage des contenus, temps avant de « zapper » une vidéo.
- Ce biais de l’algorithme pourrait compromettre l’efficacité de la prise en charge des TCA.
- Afin d’accompagner leurs patients, les auteurs recommandent aux praticiens de discuter avec leurs patients de leurs usages des réseaux sociaux et proposent de stratégies pragmatiques pour minimiser les effets néfastes observés.
Les algorithmes de personnalisation des réseaux sociaux sont des programmes informatiques complexes déterminant quel contenu est proposé aux utilisateurs. Les premiers algorithmes étaient relativement simples. Par exemple, le « EdgeRank » de Facebook (fin des années 2000), prenait en compte l’« affinité » des utilisateurs (relations avec d’autres utilisateurs), le type de message et son ancienneté pour déterminer le contenu à diffuser. De même, la fonction « What’s Happening » de Twitter prend en compte la popularité d’un tweet et les interactions des autres utilisateurs avec ce tweet. Avant la mise en place de ces algorithmes, le contenu de Facebook et de Twitter était présenté aux utilisateurs dans l’ordre antéchronologique. Les algorithmes modernes intègrent à présent de grandes quantités de données liées aux utilisateurs à l’aide de diverses techniques d’IA (machine learning et deep learning) afin de fournir des recommandations de contenu toujours plus personnalisé. L’objectif final étant d’optimiser l’engagement de l’utilisateur : son interaction avec les contenus et les temps passé sur les plateformes.