Réseaux sociaux : une influence ambivalente sur les comportements alimentaires

Édito

Personne tenant un téléphone pour prendre en photo un plat de légumes coloré, alimentation saine, réseaux sociaux - Aprifel

Les réseaux sociaux sont désormais une composante essentielle de la vie moderne, comptabilisant 5,24 milliards d’utilisateurs dans le monde en janvier 2025, soit 63,9 % de la population mondiale (DataReportal, 2025). Facebook, Instagram, YouTube ou TikTok permettent des interactions et un partage d’informations sans précédent, que ce soit entre amis, avec des communautés en ligne ou à travers des influenceurs. Sources d’un sentiment de connexion et d’appartenance (Kim et al., 2016), de divertissement, mais également lieu d’information en matière de santé (Chou et al., 2021) ces plateformes et les influenceurs sont devenues des éléments incontournables du quotidien de leurs utilisateurs. Cependant, au-delà du partage d’informations, les réseaux socio-numériques et leurs influenceurs jouent un rôle central dans la prescription des tendances et des comportements. Pouvant être de véritables figures d’autorité pour leurs abonnés, ces derniers façonnent les représentations autour des pratiques alimentaires, les standards esthétiques ou bien encore les discours sur la santé, contribuant ainsi à la diffusion – parfois problématique – de normes et d’idéaux sociaux.

Cette influence s’exerce particulièrement sur les comportements alimentaires. Les recherches indiquent, ainsi, que l’exposition aux contenus alimentaires sur les réseaux sociaux peut augmenter les envies alimentaires et l’impulsivité, pouvant conduire à des habitudes alimentaires malsaines (Filippone et al. 2022). Ces plateformes véhiculent également fréquemment des normes nutritionnelles et des standards de beauté irréalistes (Hugol-Gential, 2022 ; David & Ezan, 2023), contribuant à l’insatisfaction corporelle et aux troubles du comportement alimentaire (Dane & Bhatia, 2023). À l’inverse, les réseaux sociaux peuvent être un outil d’apprentissage, mais aussi un espace pour favoriser une image corporelle positive (Korda, & Itani, 2013) et promouvoir des habitudes alimentaires saines, notamment la consommation de fruits et légumes (Hsu et al., 2018).

Face à ces enjeux, la régulation de l’influence numérique est devenue un sujet majeur. En France, la loi du 9 juin 2023 (loi n°2023-451) visant à encadrer l’influence commerciale et à lutter contre les dérives des influenceurs sur les réseaux sociaux a marqué un premier tournant en imposant plus de transparence et de responsabilité aux créateurs de contenu. Ce texte vise notamment à lutter contre la publicité déguisée, à interdire certaines pratiques trompeuses (comme la promotion de produits dangereux pour la santé) et à renforcer la protection des consommateurs, en particulier les plus jeunes. Toutefois, au-delà des stratégies commerciales et marchandes des influenceurs, les algorithmes des plateformes jouent un rôle central dans la diffusion et la hiérarchisation des contenus, amplifiant certaines tendances alimentaires. Ces systèmes de recommandation, conçus pour maximiser l’engagement des utilisateurs, peuvent ainsi favoriser des discours sensationnalistes ou normatifs (Cesarini, 2019), influençant alors les représentations sociales et les pratiques alimentaires.

Ce numéro d’Equation Nutrition présente trois articles récents mettant en lumière différents aspects de l’impact des réseaux sociaux sur les comportements alimentaires. Ces études examinent à la fois les effets positifs et négatifs que peuvent avoir ces outils, ainsi que les défis liés à l’encadrement du marketing numérique des produits alimentaires. En explorant ces perspectives variées, ce numéro a pour volonté de proposer des clés de compréhension du rôle complexe des réseaux sociaux dans l’évolution des habitudes alimentaires et des enjeux de santé publique associés.

Le premier article (Hawkins et al., 2024) examine les bénéfices des interventions sur les réseaux sociaux pour améliorer les comportements alimentaires, notamment l’augmentation de la consommation de fruits et légumes. Cette étude pilote tend à montrer que des campagnes de santé ciblées utilisant les réseaux sociaux peuvent favoriser l’adoption de meilleures habitudes alimentaires par les utilisateurs, soulignant le potentiel des réseaux sociaux en tant qu’outils de santé publique.

Le deuxième article (Griffiths et al., 2024) explore l’impact négatif des réseaux sociaux sur les comportements alimentaires. Cette étude a examiné l’effet de l’algorithme de TikTok chez les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire. Elle souligne notamment que la personnalisation du contenu sur TikTok augmente l’exposition à des comportements alimentaires nocifs, renforçant ainsi les symptômes des troubles du comportement alimentaire chez les individus vulnérables. Ces résultats pointent la nécessité d’un encadrement plus strict des réseaux sociaux afin de limiter ces effets délétères.

La troisième publication (OMS, 2024) est un rapport se concentrant sur les difficultés de régulation du marketing numérique concernant les produits alimentaires. Ce travail met en évidence les défis liés à la surveillance et à la règlementation de la publicité alimentaire sur les réseaux sociaux, notamment concernant les actions menées par des influenceurs. Ce rapport souligne la nécessité de politiques plus strictes pour limiter la publicité au profit d’aliments dont la consommation est à limiter et propose des recommandations pour aider les acteurs publics à se saisir politiquement de ces enjeux.

Ensemble, ces trois publications soulignent l’ambivalence des réseaux socio-numériques en matière d’alimentation. S’ils constituent des leviers potentiels pour promouvoir des comportements sains, ils peuvent également favoriser des habitudes alimentaires délétères. Face à cette dualité, la mise en place de cadres réglementaires adaptés apparaît comme une nécessité urgente afin d’optimiser les bénéfices tout en limitant les risques liés aux pratiques numériques.

Clémentine Hugol-Gential
Clémentine Hugol-Gential Professeure en sciences de l’information et de la communication
Laboratoire CIMEOS, Dijon
A propos de l’auteur

Clémentine Hugol-Gential est professeure des universités en sciences de l’information et de la communication à l’université de Bourgogne Europe, spécialisée dans la communication alimentaire. Ses recherches croisent communication, alimentation et société. Au laboratoire CIMEOS, elle développe une approche de la communication alimentaire visant à comprendre comment les discours alimentaires influencent nos représentations et comportements sociaux. Ses recherches récentes portent sur le rôle des réseaux sociaux sur la perception des normes corporelles et alimentaires. Fin 2024, elle a sorti un ouvrage grand public “Corps, alimentation et réseaux sociaux” aux Editions Le Murmure.

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