N° 170 | décembre 2016

Les fruits et légumes protègent aussi vos reins !

L’occidentalisation fait référence à l’adoption de certaines pratiques associées à la culture européenne. En matière d’alimentation, on fait souvent référence à la Western Diet, que l’on peut traduire par «alimentation occidentale».

Au début du XXe siècle, un tiers de la population américaine vivait dans des fermes et près de 40% de la main d’oeuvre était consacrée à l’agriculture. L’alimentation d’alors était principalement fondée sur des légumes et la viande des animaux d’élevage. Avec l’industrialisation, les choses ont changé. Au milieu du XXe siècle, les aliments riches en calories sont devenus moins chers que les aliments sains. Ainsi, depuis 1983, le prix des fruits frais a augmenté de près de 200% alors que celui du sucre de 30% seulement. Résultat : aujourd’hui la consommation de sucre est 10 fois supérieure à celle du début du siècle. Dans le même temps, la taille des portions a augmenté et l’apport calorique moyen s’est accru de plus de 20%.

L’obésité n’est pas seule responsable

Le vieillissement de la population, la réduction de l’activité physique, l’occidentalisation des repas ont fait flamber le développement de maladies chroniques, comme l’obésité, le diabète, l’hypertension artérielle et l’insuffisance rénale chronique.

Aux USA 1/3 des adultes sont en surpoids, 1/3 sont obèses et 6 % en obésité morbide (IMC> 40) compte tenu du lien entre obésité (en particulier morbide) et insuffisance rénale, il est probable que l’épidémie d’obésité a joué un rôle dans l’épidémie d’insuffisance rénale terminale constatée dans le même temps.

En dehors du rôle de l’obésité, les caractéristiques de l’alimentation obésogène ont pu avoir un impact sur l’incidence et la progression des maladies rénales. La consommation de protéines, de sodium et d’aliments transformés a augmenté, alors que celle de fruits et légumes n’a pas bougé. Actuellement 20% des Américains adultes ne consomment pas les quantités de fruits et légumes recommandés. L’association entre les nutriments, en particulier les protéines, et la progression des maladies rénales a été démontrée dans de multiples essais cliniques. Les protéines ne sont sans doute pas seules en cause. L’alimentation occidentale caractérisée par de fortes consommations de viande rouge et de graisses animales, et un faible apport en fruits et légumes contient de grandes quantités d’aliments fortement transformés et est riche en graisses saturées et acides gras trans. Une forte compliance à un modèle alimentaire occidental est corrélée a une augmentation de l’inflammation chronique et amplifie le risque de maladie cardio vasculaire et de mortalité totale comparée à d’autres modèles alimentaires. Elle est aussi associée avec la maladie rénale en augmentant de façon modérée à sévère les taux d’excrétion urinaire d’albumine et en accélérant le déclin du Débit de Filtration Glomérulaire (DFG) (≥ 3ml/mn/1.73m2/ an) comparé aux sujets qui ne suivent pas une telle alimentation.

Cet article passe en revue les divers mécanismes par lesquels l’alimentation occidentale peut avoir un impact sur l’incidence et la progression de la maladie rénale.

Les protéines animales dans le collimateur

L’alimentation américaine typique apporte globalement le double de la ration protéique recommandée par les Autorités Américaines. Chez les patients atteints d’insuffisance rénale chronique, le contrôle des apports protéiques reste la clé de voute des recommandations. Il a été démontré que le débit rénal et le taux de filtration glomérulaire augmentaient d’au moins 30% chez des sujets qui passaient d’une alimentation faible en protéines animales à une alimentation forte en protéines animales. Ces changements se limitent aux protéines animales car l’apport en protéines végétales n’a pas cet effet hémodynamique rénal. Le rôle des protéines animales sur la fonction rénale est plurifactoriel mais passe largement par un effet des acides aminés sur de multiples médiateurs humoraux et locaux qui altèrent l’hémodynamique. Des études ont montré que, globalement une restriction protéique modérée était associée a un ralentissement du déclin du DFG par rapport à un apport standard protéique. Ces effets sont modestes et surtout marqués chez les sujets diabétiques.

Le rôle de l’effet alcalinisant

La production d’aides endogène par l’organisme peut être excrétée par le rein sous forme d’ammoniaque et d’excrétion d’ions H+ par le tubule distal. Ces acides non volatils sont produits à partir d’acides aminés soufrés comme la cystine et la méthionine. Leur présence est contrebalancée par la production d’éléments alcalins, issus du métabolisme des citrate et malate présents dans les fruits et légumes.

C’est ce que l’on nomme «l’effet alcalinisant» des végétaux qui a fait l’objet de nombreux travaux (notamment dans la protection osseuse). Une alimentation occidentale pauvre en fruits et en légumes apporte une charge acide à l’organisme qui conduit à un surcroit de travail d’élimination par le rein et favorise la progression de l’insuffisance rénale chez les patients atteints. A titre d’exemple, la modification de l’alimentation des sujets insuffisant rénaux chroniques, en augmentant leur consommation de fruits et légumes, réduit l’excrétion rénale d’acide d’environ un tiers et soulage le travail du rein à long terme.

Ne pas oublier les fibres !

Si des études ont montré qu’on pouvait réduire la charge acide excrétée par le rein avec des comprimés de bicarbonate de sodium, les bénéfices de la consommation de fruits et légumes ne se bornent pas à leur seul effet alcalinisant. Les fruits et légumes augmentent le contenu en fibres fermentescibles et non fermentescibles de l’organisme. Un faible apport en fibres est caractérisé par une élévation des bio marqueurs de l’inflammation comme le CRP, l’Interleukine-6 et d’autres. Or, un haut niveau d’inflammation est associé, non seulement à un sur risque de maladie cardio vasculaire et de mortalité chez des sujets avec ou sans IRC, mais il accentue l’incidence et la progression de cette dernière chez les insuffisants rénaux. Il n’y a pas encore à l’heure actuelle de recommandation de niveau de consommation en fibres chez les IRC.

Quelles préconisations pour préserver ses reins ?

Divers modèles alimentaires comportant un fort apport en fruits et légumes et une faible apport en viande rouge et graisses saturées sont représentées par des régimes tel le Régime DASH (prévention de l’HTA par l’alimentation) le Régime Japonais et, bien sur, le Régime Méditerranéen qui reste une référence en la matière. Une forte adhésion au modèle méditerranéen est associée à une réduction du risque de maladie rénale chronique et de la mortalité.

Les recommandations de la Fondation Nationale Américaine pour les maladies rénales préconisent, pour les insuffisants rénaux chroniques, un apport de 0.6 à 0.8 g de protéines par kilos de poids, un moindre apport de phosphore (0.8 à 1 g/j) et un apport de potassium de 2 à 4 g par jour. Dans certains cas (diabétiques par exemple) lorsque le débit de filtration glomérulaire est inférieur à 60ml/mn, l’apport en protéines peut être restreint à 0.6 g par kg de poids. La consommation de fibres est également encouragée même si on ne dispose pas encore de recommandation précise.

En résumé on peut dire que les patients insuffisants rénaux peuvent manger de tout, mais surtout des fruits et des légumes et ne pas abuser sur les quantités !

Thierry Gibault
Nutritionniste, endocrinologue, Paris - FRANCE
D. Hariharan et al, «The Western Diet and Chronic Kidney Disease», Curr Hypertens Rep, 2015, DOI 10.1007/sl11906-014-0529-6, pp 1-9
Retour Voir l'article suivant