N° 222 | décembre 2021
Imprimer

Edition spéciale – Un symposium pour clore l’Année Internationale des Fruits et Légumes

Les résidus de pesticides : évolution des connaissances et défis sanitaires

Cuillette de fraises

| Jean-Pierre CRAVEDI

Directeur de recherches Inrae, France

Le traitement des cultures ou des récoltes par des produits phytopharmaceutiques peut entrainer la présence de traces de ces traitements dans les denrées alimentaires consommées par l’Homme.

Contamination des denrées, exposition du consommateur et évaluation du risque

Dans son dernier rapport portant sur les résidus de pesticides mesurés dans près de 100 000 échantillons d’aliments prélevés en Europe en 2019 par l’UE et ses états membres, l’EFSA (2021), constate que pour 56,6% des échantillons il n’y a pas de quantité mesurable de résidus et que des dépassements de limite maximale de résidus (LMR) sont observés pour 3,9% des échantillons. Lorsque l’on tient compte des incertitudes analytiques, seuls 2,3% des échantillons dépassent les valeurs règlementaires et les produits concernés proviennent majoritairement d’Asie ou d’Afrique. Sur la base de ces résultats d’analyses et en s’appuyant sur les données de consommation alimentaire de la population européenne, l’EFSA a pu estimer l’exposition de la population générale aux pesticides présents dans les aliments. Ces estimations, comparées aux doses journalières admissibles (DJA) établies pour chaque substance active a conduit l’EFSA à conclure qu’en l’état actuel des connaissances scientifiques, il est peu probable que l’exposition alimentaire chronique aux résidus de pesticides soit préoccupante pour la santé des consommateurs européens (EFSA, 2021).

Cette conclusion prend soin de rappeler qu’aussi performante et règlementée soit-elle, l’évaluation du risque liée à une substance ne peut reposer que sur les connaissances scientifiques disponibles au moment de cette évaluation. Or la science et les connaissances progressent de façon rapide et peuvent remettre en cause les seuils préalablement établis et les méthodes utilisées. Ces progrès vont de pair avec un enrichissement de données disponibles et conduisent souvent à retirer du marché des substances actives qui ne satisfont plus les critères requis d’innocuité pour l’utilisateur, le consommateur ou l’environnement. Le non-renouvellement des autorisations de mise sur le marché de substances actives montre bien que les limites du savoir représentent le facteur d’incertitude le plus important en matière de caractérisation du danger (Cravedi, 2019).

Les incertitudes scientifiques

Parmi les exemples des évolutions scientifiques et méthodologiques, figure l’émergence du concept de perturbation endocrinienne, sa prise en compte dans la réglementation des pesticides, et les hésitations relatives aux critères définissant les perturbateurs endocriniens pour les produits phytopharmaceutiques. Ces évolutions sont susceptibles d’entrainer la mise en œuvre de nouveaux tests toxicologiques jusque-là ignorés des pétitionnaires et d’avoir une incidence sur les valeurs toxicologiques de référence qui ont été fixées.

Une autre source d’incertitude régulièrement mise en avant concerne l’absence de prise en compte des interactions entre les substances actives. En effet, le consommateur est soumis à de multiples stress chimiques qui comportent non seulement l’exposition à plusieurs pesticides simultanément, mais aussi à l’exposition combinée aux résidus de pesticides et à des centaines d’autres contaminants alimentaires, pour ne parler que de cette voie. Les conséquences de cette multi-exposition sont difficiles à appréhender, d’une part en raison d’une caractérisation très imprécise de cette multi-exposition, d’autre part en raison du manque de données sur les interactions possibles entre les différentes substances chimiques (voire entre contaminants et constituants des aliments).

En 2021, une expertise collective de l’Inserm a publié un bilan de la littérature scientifique concernant les risques sanitaires associés aux expositions professionnelles et environnementales aux pesticides (Inserm, 2021). Les études épidémiologiques recensées ont permis d’identifier des relations entre la survenue de certaines maladies (maladie neurodégénératives, cancers, troubles du développement chez le fœtus et l’enfant). Cependant, ces augmentations de risques relèvent d’expositions professionnelles (plus rarement domestiques) en aucun cas il a été identifié de risque associé à la présence de résidus de pesticides dans les aliments.

Pour venir en appui à la décision publique en matière d’alimentation, il convient néanmoins, de privilégier les approches risque/bénéfice plutôt qu’une évaluation limitée au risque. Les équipes s’inscrivant dans cette démarche concluent toutes que les bénéfices d’une consommation accrue de fruits et légumes dépassent largement les risques associés aux résidus de pesticides qu’ils peuvent contenir (Reiss et al. 2012, Valcke et al. 2017).

  • Bien que les pesticides soient des substances dangereuses, les niveaux d’exposition des consommateurs à leurs résidus dans les aliments sont faibles et ne constituent pas, en l’état actuel des connaissances, de risque avéré pour la santé.
  • Il subsiste néanmoins des incertitudes scientifiques dans le processus d’évaluation du risque, en raison notamment de données insuffisantes sur les interactions possibles entre substances qui ne permettent pas de traiter de façon satisfaisante la problématique des expositions multiples.
  • CRAVEDI JP, Résidus de pesticides : danger ou risque ? Correspondances en Métabolismes Hormones Diabètes et Nutrition (2019), 23(3) 69-75.
  • EFSA (European Food Safety Authority), Carrasco Cabrera L and Medina Pastor P. The 2019 European Union report on pesticide residues in food. EFSA Journal (2021)19(4):6491, 89pp.https://doi.org/10.2903/j.efsa.2021.6491.
  • Inserm. Pesticides et effets sur la santé : Nouvelles données. Collection Expertise collective. Montrouge : EDP Sciences, 2021.
  • Reiss R, Johnston J, Tucker K, DeSesso JM, Keen CL (2012) Estimation of cancer risks and benefits associated with a potentiel increased consumption of fruits and vegetables. Food and Chemical Toxicology 50 : 4421-4427.
  • Valcke M, Bourgault M-H, Rochette L et al (2017) Human health risk assessment on the consumption of fruits and vegetables containing residual pesticides: a cancer and non-cancer risk/benefit perspective. Environ Int 108:63–7
Retour Voir l'article suivant