Comptabilité des coûts réels : un outil à développer pour intégrer les coûts cachés des systèmes alimentaires
Au-delà de la production et de la logistique des aliments en eux-mêmes, les systèmes alimentaires actuels génèrent divers coûts – sanitaires, environnementaux, sociaux – généralement non reflétés dans les prix du marché. Face à ce défi, les économistes cherchent à corriger ces déséquilibres et à internaliser ces coûts cachés. Récemment, une étude a cherché à utiliser la comptabilité des coûts réels – un outil visant à intégrer les impacts des systèmes alimentaires dans les prix – pour orienter les politiques publiques et les comportements individuels. Cette méthode permettrait notamment de comprendre et d’évaluer le cout réel des aliments et de guider les comportements vers des choix plus responsables et durables.
Les systèmes alimentaires actuels engendrent des impacts considérables, souvent ignorés dans les prix du marché. Ces externalités sont estimées à plus de 10 000 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Elles excédent de manière significative la valeur marchande des denrées alimentaires (FAO, 2023).
Une étude récente, Von Braun & Hendricks, 2023 a cherché à définir et analyser les externalités négatives liées au système alimentaire afin de mieux comprendre les coûts cachés qui en découlent. Ce travail a également exploré la possibilité d’utiliser la comptabilité des coûts réels, afin d’intégrer ces coûts. Cette étape est un préalable nécessaire afin d’orienter et fonder des politiques, telles que l’étiquetage et certaines mesures fiscales, dédiées à pallier les externalités négatives du système alimentaire.
Externalités négatives du système alimentaire : des coûts majeurs, invisibles dans les prix de marché
Selon ce travail, le prix de vente des produits alimentaires ne reflète qu’une partie des coûts réels engendrés à chaque étape de la chaine de valeur, . En effet, il ne tient pas compte de facteurs majeurs tels que les impacts environnementaux, sociaux ainsi que les effets négatifs de la consommation de certains aliments sur la santé. En économie, ces effets négatifs non reflétés dans les transactions marchandes sont désignés par le terme « d’externalités négatives ».
Dans le cas du système alimentaire, ces externalités se déclinent principalement en 3 catégories : sociales, environnementales et sanitaires (voir tableau ci-dessous).
| Type d’externalité | Exemple | Impacts |
| Société | Travail des enfants et travail forcé ; Discrimination et harcèlement ; Prix élevés et variables, sous-paiement | Pauvreté ; mal-être, insécurité alimentaire |
| Environnement | Emission de gaz à effet de serre ; pollution de l’air, de l’eau et des sols ; épuisement des sols ; utilisation de l’eau. | Contribution au changement climatique, effet sur la santé, réduction des services écosystémiques, perte de biodiversité et d’espèces. |
| Santé | Alimentation de mauvaise qualité nutritionnelle ; obésité et maladies non transmissibles ; dénutrition ; résistance aux antibiotiques ; zoonoses | vie humaine (mortalité et qualité de vie) Economique (frais médicaux, soins informels, journées de travail perdues) |
Tableau 1 : Les externalités négatives du système alimentaire (d’après Braun et Hendriks, 2023)
En prenant l’exemple des externalités de santé du système alimentaire actuel – maladies chroniques non transmissibles, obésité – ce travail pointe que ces dernières entraînent des coûts considérables. Ils concernent non seulement des pertes humaines et une détérioration de la qualité de vie, mais affectent également l’économie, à travers des pertes de productivité et des dépenses médicales croissantes. Ces coûts sont appelés « coûts cachés » car non reflétés dans les prix de marché (Baker et al., 2020).
Ainsi que le soulignent les auteurs, l’absence de prise en compte de ces « coûts cachés » soulève deux questions essentielles. D’une part, quelles en sont les conséquences concrètes ? D’autre part, qui en supporte réellement la charge ?
Externalités et inégalités : des distorsions de prix aux impacts sociaux disproportionnés
Les décisions économiques des entreprises, des consommateurs et des gouvernements sont largement guidées par les prix. Or, les mécanismes actuels de fixation des prix ne tiennent pas compte des coûts réels engendrés par les externalités négatives (Hendriks et al., 2023). Ainsi, les biens responsables de ces effets négatifs apparaissent artificiellement moins chers, ce qui favorise leur surconsommation. À l’inverse, les biens générant des externalités positives sont artificiellement plus chers, entraînant leur sous-consommation. Autrement dit, en faussant les informations transmises par les prix de marché sur lavéritable valeur des aliments, ces externalités freinent les sociétés dans la réalisation de leur plein potentiel (Gemmill-Herren et al., 2021).
Concernant la répartition des coûts cachés, les auteurs rapellent que si les externalités négatives ne sont pas incluses dans les prix, elles ne disparaissent pas pour autant. Elles sont simplement transférées à la société dans son ensemble, mais de manière largement inégale. Par exemple, les dommages environnementaux affectent souvent de manière disproportionnée les populations marginalisées, qui résident dans des zones particulièrement exposées (Von Braun et al., Hendriks, 2023). De même, selon l’édition 2020 de l’étude Obépi-Roche, en France, l’obésité est près de deux fois plus fréquente chez les populations les plus modestes comparées aux plus aisées (Fontbonne et al., 2023).
Dès lors, la question qui se pose est celle des solutions pour corriger les défaillances générées par les externalités négatives.
Révéler la vraie valeur des aliments : la comptabilité des coûts réels
Selon Braun et Hendriks, 2023, la première étape consiste à rendre transparente les externalités en redéfinissant la véritable valeur de l’alimentation à travers notamment la méthode du « True Cost Accounting – TCA ». Il s’agit d’un outil de mesure et d’évaluation des coûts cachés du système alimentaire, conçu pour faciliter les décisions durables des gouvernements et des parties prenantes (Baker et al., 2020 ; Gemmill-Herren et al., 2021).
Par exemple, si les aliments étaient étiquetés en fonction de leur impact sur la santé, l’environnement et la société, cela offrirait une meilleure transparence aux consommateurs et pourrait in fine influencer leurs choix. De la même manière, les agriculteurs et les entreprises pourraient utiliser cet outil pour évaluer et informer sur les coûts et bénéfices réels liés à leurs pratiques, tout en identifiant des leviers pour améliorer la durabilité.
L’objectif final de cette méthode est d’internaliser ces coûts pour inciter les acteurs du système alimentaire à les prendre en compte dans leurs décisions.
Internalisation des coûts : enjeux et perspectives pour l’amélioration des outils d’évaluation
Pour internaliser les coûts sociaux, sanitaires et environnementaux, les auteurs suggèrent leviers d’actions comme des politiques de taxation et de subventions différenciées en fonction de l’impact climatique et sanitaire des produits alimentaires. Ces mesures fiscales, associées à des initiatives d’éducation et d’information, pourraient notamment orienter les choix des producteurs et des consommateurs vers plus de durabilité.
Cependant, malgré les efforts pour estimer ces coûts, les auteurs soulignent également les incertitudes associées. Certaines conséquences importantes, comme l’insécurité alimentaire ou les zoonoses, ne sont pas prises en compte (Hendriks et al., 2023) ; (FAO, 2023). De plus, les données utilisées pour ces évaluations sont souvent limitées ou de qualité variable, ce qui peut affecter la fiabilité des résultats. La monétisation de certains impacts, notamment les effets sur la santé ou les conséquences sociales, reste également difficile.
Ainsi, ce travail souligne la nécessité d’améliorer les méthodes d’évaluation pour obtenir des estimations plus complètes. Malgré ces limitations, la méthode TCA offre des informations nettement plus précises sur la valeur des aliments que celles actuellement disponibles (Hendriks et al., 2023).
Basé sur : von Braun, J., & Hendriks, S. L. (2023). Full-cost accounting and redefining the cost of food : Implications for agricultural economics research. Agricultural Economics, 54(4), 451454.
- Le système alimentaire actuel engendre des externalités négatives (environnementales, sanitaires, sociales) dont les coûts sont invisibles dans les prix de marché, faussant ainsi les choix des consommateurs et producteurs
- La True Cost Accounting (TCA) permet de mesurer ces coûts cachés, montrant que les impacts négatifs sur la santé et l’environnement sont bien plus élevés que la valeur apparente des aliments.
- Internaliser ces coûts nécessite des politiques adaptées, comme des taxes et subventions, mais la TCA reste limitée par des défis méthodologiques et la compétitivité internationale.