L’alimentation des professionnels de santé : un déterminant clé de leur engagement en prévention
Les professionnels de santé ont un rôle clé à jouer pour améliorer la prévention nutritionnelle. Pour autant, leur capacité à prodiguer des conseils adaptés demeure variable. Récemment, une étude a exploré les perceptions des praticiens quant à l’influence de leurs expériences personnelles liées à l’alimentation sur leur capacité à fournir des conseils à leurs patients. En identifiant les leviers qui renforcent leur confiance, ce travail ouvre des pistes pour optimiser la formation et l’accompagnement des professionnels de santé, au bénéfice d’un rôle accru en éducation nutritionnelle.
Les maladies non transmissibles sont aujourd’hui la principale cause de mortalité dans le monde (OMS, 2017). L’alimentation joue un rôle clé dans leur prévention. Améliorer la prévention nutritionnelle est ainsi central et les professionnels de santé sont des acteurs cruciaux pour y parvenir (Mitchell et al., 2017). Pourtant, malgré l’importance de cette mission, de nombreux praticiens éprouvent des difficultés à prodiguer des conseils concernant l’alimentation (Ball et al., 2010 ; Martin et al., 2014).
Des travaux récents montrent notamment que l’environnement social et les expériences personnelles jouent un rôle déterminant dans le développement du sentiment d'auto-efficacité des praticiens en matière de conseil nutritionnel (Bandura, 2004). Dans ce contexte, l’étude de Hobby et al., 2022 explore comment ces facteurs façonnent l’engagement des médecins vis-à-vis de la prévention nutritionnelle.
Alimentation : l’expérience personnelle comme socle de l’auto-efficacité des professionnels de santé
Cette étude repose sur l’analyse d’entretiens téléphoniques réalisés auprès de 22 professionnels de santé (voir méthodologie). Selon ce travail, l’auto-efficacité des praticiens repose en grande partie sur leurs propres expériences alimentaires et leur maîtrise des concepts nutritionnels. Le développement de compétences par la pratique, comme l’acquisition de techniques culinaires ou l’adoption de meilleures habitudes alimentaires, renforce leur confiance dans leur capacité à conseiller leurs patients. Cette « expérience de maîtrise » (Bandura, 2004) constitue une base solide pour une prise de parole plus assurée en consultation.
Par ailleurs, une cohérence entre le mode de vie des professionnels et leurs recommandations joue un rôle crucial. Ceux qui adoptent une alimentation saine se sentent, ainsi, plus légitimes et crédibles aux yeux de leurs patients. De plus, l’expérience de difficultés personnelles en lien avec l’alimentation semble également influer. Les praticiens ayant traversé des problématiques nutritionnelles, comme des troubles alimentaires ou des régimes restrictifs, développent souvent une plus grande empathie envers leurs patients.
À l’inverse, ce travail observe que les professionnels ayant une perception négative de leur propre alimentation peuvent être moins enclins à prodiguer des conseils. Certains professionnels, malgré des formations solides, hésitent, enfin, à aborder la nutrition avec leurs patients par crainte d’un manque de crédibilité. Cette dissonance cognitive peut être un frein majeur à leur engagement.
Les interactions sociales : un moteur de confiance mais aussi un frein potentiel
Cette étude souligne que les interactions entre pairs influencent fortement la confiance des professionnels de santé dans leur capacité à conseiller leurs patients. Les discussions entre collègues permettent, en effet, de partager des connaissances et de valider certaines pratiques, renforçant ainsi leur auto-efficacité. La persuasion verbale et les encouragements de leurs pairs jouent un rôle fondamental dans leur engagement en matière de prévention nutritionnelle. Les formations continues et les échanges professionnels sont des occasions précieuses d’acquérir et de consolider des compétences nutritionnelles, tout en renforçant leur sentiment de légitimité.
Toutefois, ce travail identifie également que la pression sociale peut également avoir un effet négatif. Les commentaires sur l’alimentation ou l’apparence physique des praticiens peuvent altérer leur confiance et affecter leur capacité à prodiguer des conseils en nutrition. Ces jugements, bien que basés sur des stéréotypes, peuvent influencer leur comportement professionnel. Certains praticiens peuvent ressentir une certaine gêne à aborder la nutrition s’ils estiment ne pas incarner eux-mêmes un mode de vie exemplaire. Cette pression peut être particulièrement forte dans les milieux médicaux où l’apparence physique est parfois associée, à tort, à la compétence professionnelle (Fie et al., 2013).
L’apprentissage par observation et les modèles inspirants : des leviers pour renforcer l’auto-efficacité des praticiens
L’apprentissage vicariant, qui consiste à observer les comportements des autres, influence aussi l’auto-efficacité des professionnels de santé (Bandura, 2004). Leur environnement, notamment lors de l’enfance et des études, façonne leurs croyances et leurs attitudes face à la nutrition. Une exposition précoce à des modèles positifs, comme des parents adoptant une alimentation équilibrée ou des enseignants sensibilisant à la nutrition, joue un rôle clé dans la construction des habitudes alimentaires des praticiens.
De plus, des recherches antérieures ont montré l’importance des modèles dans le développement des compétences et de la confiance en soi (Kenny et al., 2003 ; Mogre et al., 2016). L’intégration de figures inspirantes dans la formation des professionnels de santé pourrait améliorer leur engagement et leur capacité à prodiguer des conseils nutritionnels de manière efficace.
Ainsi, les conclusions de cette étude pointent l’intérêt de développer des environnements favorables à l’adoption d’une alimentation saine par les praticiens, de promouvoir les échanges entre pairs et d’intégrer des modèles inspirants dans la formation des professionnels de santé. En agissant sur ces leviers, il devient possible d’améliorer la confiance des praticiens et d’optimiser l’impact de leurs conseils auprès des patients.
Basé sur : Julie Hobby, Joy Parkinson & Lauren Ball (2024) Exploring health professionals’ perceptions of how their own diet influences their self-efficacy in providing nutrition care, Psychology & Health, 39:2, 252-267,
- Les connaissances, compétences et expériences personnelles des professionnelles de santé influencent leur sentiment d’auto-efficacité pour prodiguer des conseils nutritionnels en consultation.
- Les échanges entre pairs renforcent la confiance des professionnels de santé, mais la pression sociale et les jugements sur leur alimentation ou leur apparence peuvent altérer leur engagement en prévention nutritionnelle.
- L’exposition à des figures inspirantes et à des environnements favorables à une alimentation saine renforce leur capacité et leur motivation à intégrer le conseil nutritionnel dans leur pratique.