Littératie alimentaire : s’appuyer sur des cadres théoriques solides et intégrer des techniques de changement de comportement permettrait de renforcer l’efficacité des interventions

Malgré l’essor des programmes destiné à améliorer la littératie alimentaire, leur efficacité demeure variable. La conception même de ces programmes pourrait être à l’origine de cette situation. Une étude australienne récente a, pour la première fois, analysé l’impact des techniques de changement de comportement sur l’augmentation de la littératie alimentaire et l’évolution des comportements dans le cadre d’un programme existant et à l’efficacité démontrée. Ce travail met en lumière l’importance de combiner des approches théoriques et pratiques, tout en mettant à profit les techniques de changement de comportement pour renforcer durablement les comportements. Les résultats indiquent que certaines techniques, telles que la fixation d’objectifs ou les activités de cuisine en groupe, favorisent une meilleure littératie alimentaire et une consommation accrue de fruits. En identifiant les leviers les plus efficaces, cette étude offre des pistes précieuses pour concevoir des interventions réplicables, adaptées aux publics cibles et porteuses de changements durables.
Alors que les régimes alimentaires déséquilibrés sont désormais l’un des premiers facteurs de risques pour la santé, l’amélioration de la littératie alimentaire est vue comme un levier important pour faire évoluer les comportements. Ainsi, des programmes se multiplient dans divers contextes éducatifs et sociaux. Leurs résultats restent, cependant, inégaux. Dans la littérature, il existe, en effet, peu de preuves montrant que les programmes de littératie sont conçus à partir d’un cadre conceptuel solide. Des revues récentes soulignent, même, que moins d’un tiers s’appuient sur des cadres théoriques explicites (Mc Gowan et al., 2015 ; Hollywood et al., 2017).
Ainsi, les éléments exacts qui favorisent le changement de comportement dans les programmes de littératie ne sont toujours pas clairs. Pour améliorer ces programmes, identifier les leviers pédagogiques efficaces, en particulier les techniques de changement de comportement constitue une étape clé. Dans ce contexte, l’étude de Butcher et al., 2024 représente une avancée notable. C’est la première étude australienne analysant l’impact des techniques de changement de comportement sur la littératie alimentaire et les changements de comportements dans le contexte d’un programme dont l’efficacité a été établie.
Programme Food Sensations® : 22 techniques de changement de comportement utilisées au cours de 4 semaines d’intervention
Ainsi que le rappellent les auteurs, l’efficacité des interventions en littératie alimentaire repose sur la capacité à combiner théorie et mise en pratique, dans un cadre pédagogique structuré. Le programme australien Food Sensations® for Adults, (voir encadré) comporte, ainsi, 4 modules hebdomadaires abordant l’équilibre nutritionnel, la planification des repas, la lecture des étiquettes ou encore la sécurité sanitaire des aliments et leur préparation. Chaque semaine, la première heure aborde des aspects théoriques par le biais d’activités interactives puis 1h30 est consacrée à des activités pratiques : ateliers cuisine, dégustation etc.
L’analyse de ce programme a permis d’identifier 22 techniques de changement de comportement (voir tableau 1) utilisées dans les modules : 9 sont utilisées chaque semaine, les 13 autres techniques intervenant en soutien aux premières, de manière plus épisodique.
| Techniques de changement de comportement utilisées chaque semaine | Techniques de changement de comportement utilisées plus d’une fois sur 4 semaines | Techniques de changement de comportement utilisées une seule fois |
|
Fixation d’objectifs concrets Ex « Manger plus de fruits et légumes cette semaine » |
Démonstration du comportement à adopter Ex : « L’animateur montre comment lire une étiquette nutritionnelle. » |
Pratique/répétition du comportement Ex : « Les participants s’entraînent à couper des légumes et préparent une recette à partir de ces aliments. » |
|
Résolution de problèmes Ex : « Discussion en groupe des difficultés à manger sainement (budget, temps) » |
Rappels et incitations Ex : « L’animateur rappelle les objectifs fixés entre les séances. » |
Informations sur les impacts sociaux et environnementaux Ex : « Discussion sur l’impact environnemental de la consommation de produits ultra-transformés » |
|
Planification de l’action Ex : « Planifier à l’avance un menu équilibré pour la semaine » |
Engagement Ex : « S’engager devant le groupe à cuisiner plus souvent à la maison » |
Restructuration de l’environnement physique Ex : « Réorganiser sa cuisine pour mettre fruits et légumes à portée de mains » |
Tableau 1 : Exemples concrets de techniques de changement de comportement utilisées dans le programme Food Sensations® for Adults
Ainsi, l’approche adoptée ne se limite pas à informer, mais inclut des moments de démonstration, d’échanges collectifs et de pratique, favorisant une appropriation active des savoirs. Cette articulation repose sur une pédagogie combinée : elle fournit de l’information sur les conséquences des comportements, montre les gestes à adopter puis fait pratiquer ces comportements. En permettant aux participants de tester les compétences acquises, le programme maximise leur engagement et leur capacité à les reproduire dans leur quotidien. L’étude montre que plus ces techniques sont intégrées dans les modules, plus les gains en littératie alimentaire sont élevés et durables.
La fixation d’objectifs, une technique clé pour ancrer des changements de comportement durables
Parmi les techniques analysées, la définition d’objectifs – à court et long terme – apparaît comme centrale dans l’efficacité du programme. Dès la première séance, les participants sont accompagnés pour fixer des buts concrets, directement liés au contenu de l’intervention. Les résultats montrent une association significative entre la définition d’objectifs et des scores plus élevés sur trois dimensions de la littératie alimentaire : la planification et l’organisation, la sélection et la préparation.
Pour les auteurs, ces observations confirment l’intérêt d’une pédagogie qui dépasse l’instruction pour s’inscrire dans l’action. La littérature soutient ces constats : des travaux antérieurs identifient la définition d’objectifs comme une composante clé des interventions efficaces (Hollywood et al., 2017).
Par ailleurs, les activités pratiques, notamment culinaires, occupent une place centrale dans le programme. Ce choix est également appuyé par la littérature, qui souligne que les interventions incluant des ateliers de cuisine produisent des effets plus durables – au-delà de trois mois – sur les connaissances, les attitudes et les comportements alimentaires (Hollywood et al., 2017 ; Lin et al., 2022). En proposant des situations concrètes d’apprentissage, le programme renforce ainsi l’appropriation des connaissances et compétences alimentaires par l’expérimentation répétée.
Les fruits et légumes, révélateurs des progrès comportementaux
L’amélioration de la consommation de fruits et légumes constitue un indicateur particulièrement révélateur des progrès réalisés dans le cadre des programmes de littératie alimentaire. Dans le programme analysé, les objectifs les plus fréquemment formulés par les participants incluent :
- Manger plus sainement (36,4%) ;
- Changer ses habitudes alimentaires (18,7%) ;
- Consommer plus de fruits et légumes (12,4%).
Ces intentions sont partiellement traduites en actes : après l’intervention, 17,1% des participants déclarent consommer davantage de fruits et légumes. Les résultats révèlent également un effet différencié selon le type d’aliment : la définition d’objectifs est significativement associée à une hausse de la consommation de fruits, mais pas de légumes. Ce constat interpelle et suggère que les obstacles à la consommation de légumes sont d’un autre ordre.
Par ailleurs, l’apprentissage en groupe, les ateliers cuisine et les repas partagés semblent renforcer la motivation individuelle et l’engagement collectif, en valorisant les interactions sociales autour de l’alimentation (Herbert et al., 2014).
Une efficacité variable des techniques de changement de comportement selon les publics
Les participants au programme Food Sensations® ont exprimé un fort engouement pour les activités pratiques, notamment les ateliers cuisine et dégustation. Le cadre pédagogique du programme s’avère particulièrement efficace pour faciliter le passage des connaissances à la pratique. Le plaisir éprouvé et l’implication active des participants renforcent l’ancrage des apprentissages et contribuent à des effets durables.
Néanmoins, les auteurs pointent que toutes les techniques de changement de comportement ne fonctionnent pas de manière uniforme selon les individus. Par exemple, dans cette étude, la définition d’objectifs – très utilisée et efficace chez les femmes – se révèle moins pertinente pour d’autres publics, comme les hommes, les jeunes adultes ou les personnes de milieux modestes ou issus de groupes minoritaires.
Ces constats plaident pour une adaptation fine des leviers d’action, en tenant compte des motivations, des capacités et des obstacles propres à chacun. Le recours à des modèles comme le COM-B peut guider cette adaptation (West et al., 2020).
Basé sur : Butcher L, Batt C, Royce S, Barron E, Giglia R, Begley A. Analysing the behaviour change techniques in an effective food literacy program to inform future program design. Nutrition & Dietetics. 2024; 1-15
Food Sensations® for Adults est un programme de nutrition et de cuisine, proposé gratuitement en Australie-Occidentale par Foodbank WA et financé par le Department of Health entre 2016 et 2022. Destiné aux adultes de foyers à revenus modestes, il a montré son efficacité pour améliorer durablement les connaissances et les habitudes alimentaires. Fondé sur deux modèles scientifiques – Le modèle des croyances relatives à la santé (HBM) et La théorie sociocognitive -, ce programme aide à :
- comprendre les bénéfices d’une alimentation saine,
- surmonter les obstacles à l’adoption de comportements sains,
- gagner en confiance et apprendre en observant.
Mis à jour en 2015, il s’est aligné sur le modèle australien de littératie alimentaire, couvrant les dimensions suivantes : planification, gestion, sélection, préparation et consommation. La formation, dispensée sur trois semaines à raison d’une séance hebdomadaire, comportait 4 modules principaux : alimentation saine, lecture d’étiquettes, budget alimentaire, planification et sécurité alimentaire, ainsi qu’un module optionnel sur des thèmes spécifiques. Chaque séance associait activités interactives et atelier culinaire avec dégustation et fixation d’objectifs pour favoriser des changements concrets et durables.
- Les techniques de changement de comportement structurent efficacement les interventions de littératie alimentaire et soutiennent des changements durables.
- La définition d’objectifs, renforcée par d’autres techniques adaptées, est associée à une amélioration de la littératie alimentaire.
- Les participants ayant fixé des objectifs ont significativement augmenté leur consommation de fruits, mais pas celle de légumes.