Considérer les différentes dimensions de la littératie alimentaire permet de mieux cibler les interventions

Face à l’accroissement continu de la prévalence des maladies chroniques, les interventions visant à améliorer la littératie alimentaire font l’objet d’une attention croissante. De nombreuses études ont en effet établi un lien entre un faible niveau de littératie alimentaire et risque accru de maladies chroniques. Une étude récente réalisée en Corée a examiné cette relation. Ses résultats confirment les travaux existants : un niveau élevé de littératie alimentaire est associé à une meilleure qualité du régime alimentaire. Ce travail montre également des différences générationnelles marquées : les adultes présentent notamment de meilleures connaissances théoriques, tandis que les personnes âgées ont davantage de compétences pratiques. Ce travail pointe, ainsi, l’importance d’adapter les interventions aux besoins spécifiques de chaque tranche d’âge pour agir de manière synergique sur les différentes dimensions de la littératie alimentaire.
La prévalence des maladies chroniques dans le monde ne cesse d’augmenter depuis une quarantaine d’années. Cette situation s’explique par une combinaison de facteurs, parmi lesquels figurent l’accroissement des modes de vie sédentaires, et des régimes alimentaires déséquilibrés ,ainsi que le vieillissement démographique (Statistics Korea, 2022). Garantir à chacun l’accès à une alimentation saine et durable tout au long de la vie constitue ainsi un enjeu majeur de santé publique. Dans cette optique, la littératie alimentaire -l’ensemble des connaissances, compétences et attitudes permettant de faire des choix alimentaires favorables à la santé et à la durabilité – est de plus en plus vue comme un levier stratégique.
De nombreuses études ont, en effet, montré qu’un faible niveau de littératie en santé est associé à une prévalence accrue de maladies chroniques et à une moins bonne gestion de sa santé au quotidien (Speros et al., 2009 ; Gazmararian et al., 2003). Sur le plan nutritionnel, un faible score de littératie est corrélé à une moindre diversité alimentaire et à des déséquilibres nutritionnels (Doustmohammadian et al., 2020). Pour autant, les populations les plus exposées à ces risques, comme les personnes âgées, sont encore peu étudiées. En Corée du Sud, les plus de 65 ans représentaient 17,5 % de la population en 2022, et devraient atteindre 25,5 % en 2030 (Statistics Korea, 2022). Dans ce contexte, l’étude de Lee et al., 2023 – conduite auprès de 4039 habitants de Séoul (voir méthodologie) – a examiné les liens entre littératie alimentaire et qualité des régimes alimentaires, avec un focus particulier sur la consommation de fruits et légumes.
Un niveau de littératie alimentaire élevé est associé à une alimentation de meilleure qualité nutritionnelle
Dans cette étude, le score de littératie alimentaire a été calculé à partir de trois dimensions :
- la nutrition et la sécurité sanitaire : évaluation des connaissances et compétences liées à l’alimentation
- les aspects culturels et relationnels : adéquation des choix alimentaire avec les normes sociales et relation positive à la nourriture et au partage avec les autres,
- les dimensions sociales et écologiques : reconnaissance de l’impact des décisions alimentaires sur la société et l’environnement.
Quelle que soit la tranche d’âge des participants (adultes ou personnes âgées), les individus dont l’alimentation se rapproche des recommandations coréennes présentent des scores de littératie alimentaire significativement plus élevés.
Ce lien est particulièrement marqué pour la consommation de fruits frais. Sur l’ensemble des participants, le score moyen de littératie était de 66,9 points pour ceux ayant une consommation suffisante de fruits contre 61,5 pour ceux dont l’apport est insuffisant. Le score de l’axe « nutrition-sécurité sanitaire » est particulièrement discriminant. L’écart pour ce score entre des personnes consommant suffisamment de fruits et ceux n’on consommant pas assez est de 10,3 points pour l’ensemble des participants et va même jusqu’à 11,9 points chez les personnes âgées.
Ces résultats confirment les observations précédentes de (Spronk et al., 2014), selon lesquelles de meilleures connaissances nutritionnelles sont associées à une consommation plus importante de fruits frais. De plus, l’analyse statistique montre l’existence d’une relation graduelle entre le niveau de littératie alimentaire et l’adéquation des apports en fruits et légumes.
Ces observations mettent en évidence l’influence positive de la littératie alimentaire sur les comportements et positionnent la consommation de fruits et légumes comme indicateur pertinent pour refléter le niveau de littératie d’un individu.
Malgré un niveau global de littératie moins élevé, les personnes âgées consomment davantage de fruits et légumes
Fait surprenant de l’étude : bien que les personnes âgées obtiennent des scores de littératie alimentaire inférieurs, elles consomment en moyenne plus de fruits et légumes que les adultes. En 2021, les Coréens de plus de 65 ans consommaient, ainsi, en moyenne 31,5 g de fruits et 46,6 g de légumes de plus par jour que les adultes (Korea Health Statistics, 2021).
Ce paradoxe s’éclaire à la lumière d’une analyse plus fine des différentes dimensions de la littératie alimentaire. Si les adultes affichent de meilleures connaissances nutritionnelles, les personnes âgées affichent quant à elles de meilleurs scores en matière de pratiques alimentaires. Ce constat suggère que les habitudes construites au fil du temps peuvent compenser un manque de connaissances théoriques et que ces deux dimensions sont complémentaires.
Dans la dimension sociale et écologique, les personnes âgées se distinguent également par une attention accrue à la provenance des aliments et aux modes de production respectueux de l’environnement. Cette sensibilité aux questions agricoles et saisonnières pourrait expliquer leur consommation plus importante de fruits et légumes. A l’inverse, d’autres facteurs comme l’isolement social ou le veuvage peuvent réduire la variété des apports (Conklin et al., 2014 ; Bloom et al., 2017).
Ces observations illustrent l’importance de ne pas réduire la littératie alimentaire à un score unique, mais d’en considérer les différentes composantes pour mieux comprendre les comportements des individus.
Adapter les interventions aux publics visés afin d’agir sur les 3 dimensions de la littératie alimentaire
Au regard des résultats de ce travail, les auteurs invitent à considérer la littératie alimentaire comme un levier stratégique pour améliorer la qualité nutritionnelle des régimes alimentaires. Ils rappellent que de nombreux travaux ont notamment montré qu’elle est associée à une consommation accrue de fruits et légumes, notamment lorsqu’elle est renforcée par des programmes éducatifs ciblés (Begley et al., 2019). Ces interventions permettent de développer non seulement les connaissances nutritionnelles, mais aussi les compétences pratiques, en tenant compte du contexte de vie et des préférences individuelles.
Pour être efficaces, les auteurs soulignent que ces actions doivent être adaptées à chaque groupe d’âge, en considérant les forces et faiblesses observées dans les différentes dimensions de la littératie. Chez les adultes, les programmes gagneraient ainsi à renforcer les compétences pratiques liées à l’alimentation, souvent moins développées malgré une bonne base théorique. A l’inverse, les interventions destinées aux personnes âgées devraient inclure des dimensions relationnelles et sociales. Favoriser les repas partagés, les discussions autour de l’alimentation et le maintien du lien social pourrait ainsi améliorer la diversité et la qualité de leur régime.
Basé sur : Lee S, Park S, Kim K. Food literacy and its relationship with food intake: a comparison between adults and older adults using 2021 Seoul Food Survey data. Epidemiol Health. 2023;45:e2023062.
- Les personnes ayant une meilleure littératie alimentaire suivent plus souvent les recommandations nutritionnelles, notamment pour les fruits frais et les légumes.
- Le lien entre la littératie alimentaire et les habitudes alimentaires est bidirectionnel, ce qui suggère un cercle vertueux entre savoirs et comportements alimentaires.
- Les scores de littératie varient selon l’âge et les dimensions évaluées, soulignant la nécessité d’adapter les programmes d’éducation alimentaire aux différents profils générationnels.