La nutrition personnalisée, un levier pour atteindre des régimes sains et durables pour tous

Devant l’urgence de faire évoluer les habitudes alimentaires, une revue récente de la littérature examine l’efficacité et les limites des stratégies actuelles (telles que les recommandations de consommation alimentaire et régimes durables « modèles »). L’un des freins centraux de ces outils réside dans leur caractère générique, rendant leur application difficile par les individus. Cet article illustre, ensuite, via des travaux récents le potentiel que représentent les approches de nutrition personnalisées pour accompagner chacun, selon ses besoins, vers des habitudes saines et durables.
Face aux impacts de nos systèmes alimentaires actuels, une transition vers des modèles alimentaires plus durables est impérative tant aux plans sanitaires, environnementaux qu’économiques. Dans ce but, diverses politiques publiques sont mises en place afin d’influer sur la demande de la population. En parallèle des travaux cherchent également à concevoir des nouveaux régimes alimentaires modèles permettant de relever tout ou partie de ces enjeux.
Les impacts des systèmes alimentaires actuels :
- La faim préoccupation majeure de plus de 25 % de la population mondiale en 2019 (GloPAN 2020).
- Une augmentation de 70 % de l’obésité attendue d’ici 2050 (Ruggeri Laderchi et al. 2024).
- 26 % des gaz à effet de serre (GES) d’origine humaine (Poore et Nemecek 2018).
- 10 000 milliards de $ par an (conséquences néfastes sur l’environnement et la santé) (FAO 2023 ; Ruggeri Laderchi et al. 2024)
Un article de synthèse récent (Ieremia et al. 2025) dresse un état de lieu de l’efficacité et des limites des stratégies actuelles. A travers des exemples concrets, ce travail présente également le potentiel que représente la nutrition personnalisée pour atteindre des régimes alimentaires plus sains et durables.
Les recommandations de consommation alimentaires, des outils nécessaires mais non suffisants pour faire évoluer les habitudes
Généralement adossées à des politiques visant à influer sur l’offre, les politiques axées sur la demande visent à influencer les décisions d’achat des consommateurs. Au premier rang de ces politiques, les recommandations de consommation alimentaires – comme celles du PNNS en France – sont destinées à fournir aux populations des repères de consommation alimentaires. Fondées sur l’état des connaissances scientifiques et tenant compte des habitudes et produits disponibles localement, ces recommandations ont pour vocation première d’assurer la couverture des besoins nutritionnels de la population et l’amélioration de la santé publique. Face aux enjeux environnementaux, un nombre croissant de recommandations nationales cherche désormais à intégrer les enjeux de durabilité, mais cette évolution reste assez récente et disparate (James-Martin et al. 2022).
Les auteurs indiquent que les pays européens, en particulier le Danemark et la Belgique (Flandre), sont les plus avancés en la matière. Leurs guides fournissent ainsi à la population des détails sur la manière d’engager la transition vers une alimentation plus végétale (James-Martin et al. 2022). Cependant, malgré ces exemples encourageants, la principale lacune des recommandations de consommation alimentaire tient, selon les auteurs, à leur aspect générique. Leur traduction concrète en pratique quotidienne s’avère, ainsi, complexe pour les individus (Davies et al. 2023) car décorrélées des besoins et préférences personnelles.
Les régimes « modèles » durables, des cadres conceptuels nécessitant d’être adaptés aux réalités personnelles et culturelles
Face à l’impératif d’une transition vers des régimes alimentaires plus durables, des travaux de recherche ont voulu développer des modèles alimentaires permettant de minimiser les impacts sanitaires et environnementaux de nos consommations. Le plus emblématique, le régime de santé planétaire, a été proposé par la Commission EAT-Lancet en 2019. Contrairement aux recommandations nationales, ce modèle avait l’ambition de constituer des repères de consommation pour la population mondiale. S’il était suivi, ses concepteurs estiment que le régime de santé planétaire pourrait prévenir 11 millions de décès par an tout en respectant les limites planétaires (Willett et al. 2019).
Plusieurs besoins d’amélioration de ce régime modèle ont été pointées par la communauté scientifique. Dans sa conception initiale, ce régime de santé planétaire ne permettait pas de couvrir les besoins en micronutriments de certaines sous-populations (Beal et al. 2023). D’autre part, sa dimension globale ne prenait pas suffisamment en compte la dimension culturelle, les habitudes alimentaires et recommandations actuelles. Ainsi, dans l’UE, les recommandations du régime de santé planétaire impliqueraient une réduction de 80% de la consommation de viande rouge et une multiplication par 15 de la consommation de légumineuses (Guillaume et al. 2024). De tels changements nécessiteraient un accompagnement majeur des populations et des évolutions de l’offre alimentaire. Enfin, le besoin d’adapter le régime de santé planétaire aux aliments disponibles localement a également été pointé notamment pour des régions où l’offre alimentaire est limitée ou contrainte (îles, dépendance forte aux importations etc.).
Personnaliser les recommandations en identifiant des sous-groupes aux caractéristiques communes pour plus d’efficacité
L’une des limites centrales de ces deux approches est ainsi le fait qu’elles soient centrées sur les populations et non les individus. Ainsi, ce travail de synthèse pointe le besoin de leviers complémentaires permettant de personnaliser les recommandations pour faciliter leur appropriation. Une partie émergente de la littérature propose, ainsi, d’identifier des sous-groupes aux besoins/caractéristiques semblables. Diverses clés d’entrée peuvent être utilisées seules ou combinées : adéquation nutritionnelle (De Gavelle et al. 2019),respect des recommandations (Van Mierlo et al. 2021) ou encore optimisation de l’alimentation dans une optique nutritionnelle (Beacom et al. 2024) ou environnementale (Nordman et al. 2024).
Cette analyse permet de constituer des sous-populations aux besoins communs. Ces besoins peuvent être d’ordre nutritionnel. Un travail réalisé en Belgique, centré sur des typologies de consommateurs de protéines (Van Mierlo et al. 2021), fait ainsi émerger des profils de consommation distincts, mais également des inadéquations d’apports dans l’ensemble des groupes, appelant à la mise en place de recommandations spécifiques à chaque sous-population.
Le point de départ de chaque individu peut également représenter une clé d’entrée importante pour personnaliser les recommandations. En effet, comprendre les habitudes et comportements actuels permet d’identifier les leviers pour influer sur les comportements et ainsi apporter des conseils alimentaires auxquels les gens peuvent s’identifier.
Enfin, l’effort de changement nécessaire à chaque individu est une variable clé. Des recherches menées au Danemark (Nordman et al. 2024) ont étudié l’optimisation de l’alimentation en tenant compte des contraintes nutritionnelles et environnementales pour divers groupes de population. L’un des principaux développements méthodologiques a été la création d’un « indice d’inconvénience » permettant de quantifier le degré de difficulté pour les consommateurs à adopter une alimentation optimisée. Ce travail conclut à la possibilité d’optimiser l’alimentation des sous-groupes pour la dimension nutritionnelle. Au contraire, pour l’optimisation environnementale, un objectif de réduction des GES de 24 à 36% entraînait un « inconvénient » disproportionné pour tous les groupes de consommateurs.
Nutrition personnalisée, des expériences encourageantes de mise en place concrète
Le dernier volet de cette revue est consacré à la mise en place concrète d’interventions de nutrition personnalisée. A ce titre, ce travail souligne le potentiel associé aux outils digitaux et à l’IA. Mise en œuvre par des professionnels, ces outils pourraient à la fois permettre de faciliter la segmentation de la population en sous-groupes homogènes, d’éclairer les comportements individuels (Bechthold et al., 2018) et de fournir des conseils personnalisés (Agne et Gedrich 2024).
Enfin des travaux récents apportent des résultats encourageants. Un essai contrôlé randomisé (Davies et al. 2024) mené dans le cadre du projet MyPlanetDiet, démontre les bénéfices des approches de nutrition personnalisés tant au plan nutritionnel qu’environnemental. Alors qu’aucune mention de durabilité n’était faite dans les messages, les participants ayant bénéficié des conseils alimentaires personnalisés amélioré leurs apports en macro et micronutriments, tout en réduisant de 28 à 33% leurs émissions de gaz à effet de serre par rapport à leur régime alimentaire de référence et au groupe contrôle.
Les outils de nutrition personnalisé représentent, ainsi, un potentiel prometteur pour faire évoluer les comportements individuels. Cependant, de manière plus globale, les auteurs rappellent que pour permettre l’adoption d’habitudes alimentaires saines et durables il est essentiel de faire évoluer les environnements alimentaires qui constituent des déterminants centraux des choix individuels.
Basé sur : Ieremia, V., & Geeraerd Ameryckx, A. (2025). Aligning human and planetary health: towards tailored dietary advice for diverse citizen profiles. Transgenic research, 34(1), 40
- Il est nécessaire d’aller vers des régimes alimentaires plus sains et durables. Dans ce cadre, les recommandations nationales nutritionnelles et les régimes alimentaires tels que le planetary health diet sont scientifiquement fondés mais restent très généraux et peu adaptés aux individus.
- Pour des recommandations plus personnalisées, les populations peuvent être rassemblées en sous-groupes aux caractéristiques communes.
- La nutrition personnalisée se pose comme un moyen d’aller vers des régimes plus sains et durables pour tous.