Nutrition personnalisée : la fin du paradigme du régime unique pour des habitudes alimentaires durables

Édito

Durant des décennies, la nutrition et les politiques de santé publique se sont fondées sur l’hypothèse que des recommandations alimentaires standardisées étaient universellement applicables. Ce paradigme du régime alimentaire unique pour tous a émergé avec la mondialisation des systèmes alimentaires et l’unification des recommandations nutritionnelles destinées à prévenir les maladies chroniques (Deckelbaum RJ et al., 1999 ; Tanne, 1999). Cette évolution c’est le plus souvent fait au détriment des habitudes alimentaires et des cultures alimentaires locales (Barquera, 2022). Bien que motivée par de bonnes intentions, cette approche a largement négligé la diversité génétique, les contextes culturels et les systèmes alimentaires régionaux, ce qui soulève des questions quant à son efficacité et sa durabilité à long terme.

La promotion généralisée de modèles alimentaires traditionnels tels que les régimes méditerranéen, japonais ou nordique en dehors de leurs régions d’origine illustre ces limites (D’Innocenzo et al., 2019; Abe et al., 2020). Si ces modèles sont bénéfiques dans leurs contextes d’origine, leur généralisation à l’échelle mondiale néglige la valeur nutritionnelle, culturelle et économique des régimes autochtones et peut entrer en conflit avec les systèmes alimentaires durables et les principes de la nutrition personnalisée (Burt et al., 2021; Phokaewvarangku et al., 2023; Figuero et al;, 2021). L’intégration de ces modèles alimentaires dans les recommandations nationales peut ainsi donner lieu à des recommandations qui ne sont pas suffisamment adaptées aux profils métaboliques et aux environnements alimentaires spécifiques à chaque population (Ojeda-Granados et al., 2021).

Dans ce contexte, la nutrition personnalisée est apparue comme un cadre prometteur pour concilier promotion de la santé et durabilité environnementale. Des recherches récentes reflètent ce mouvement.

Un premier article de synthèse (Ieremia et al., 2025) souligne les limites des politiques nutritionnelles axées sur la demande, telles que les recommandations alimentaires, l’étiquetage et les stratégies fiscales, qui reposent souvent sur des conseils génériques et difficilement applicables. À l’inverse, l’identification de sous-groupes de population permet d’ancrer les conseils alimentaires dans les habitudes de consommation et les besoins nutritionnels existants, ce qui favorise l’adoption de régimes alimentaires culturellement acceptables, adaptés au contexte local et réalistes sur le plan comportemental.

Des données expérimentales renforcent encore cette perspective. Dans le deuxième article (Davies et al., 2025), l’essai randomisé contrôlé MyPlanetDiet montre que des conseils alimentaires durables personnalisés peuvent réduire significativement les émissions de gaz à effet de serre liées à l’alimentation tout en améliorant sa qualité nutritionnelle. Les participants ayant bénéficié de conseils personnalisés ont augmenté leur consommation d’aliments d’origine végétale, notamment de fruits et légumes, et réduit leur consommation de viande rouge par rapport à ceux qui suivaient les recommandations alimentaires standard, sans effets indésirables à court terme sur les biomarqueurs anthropométriques ou cliniques.

Enfin, l’innovation technologique accélère la mise en œuvre opérationnelle de la nutrition personnalisée. Le troisième article (Gavai et al., 2025) montre que les progrès réalisés dans le domaine de l’intelligence artificielle ont permis la mise en place d’outils nutritionnels numériques évolutifs pour la gestion de l’obésité et du diabète de type 2, capables de traduire les critères cliniques et de durabilité en recommandations alimentaires personnalisées, favorisant les aliments d’origine végétale, de saison et d’origine locale tout en encourageant l’adhésion au régime alimentaire.

Ensemble, ces avancées représentent des progrès importants vers une nutrition personnalisée durable. Cependant, elles soulèvent également une question importante : dans quelle mesure ces stratégies peuvent-elles rester solides sans tenir compte explicitement de la diversité biologique ?

Dépasser la notion de régime alimentaire universel demande de reconnaître la diversité tant culturelle que biologique. Les interactions à long terme entre les génomes, les environnements alimentaires et les habitudes alimentaires traditionnelles, riches en fruits et légumes, peuvent contribuer à des profils métaboliques spécifiques à chaque population. D’un point de vue méthodologique, la combinaison des données génétiques populationnelles avec les apports alimentaires, les paramètres liés au mode de vie et les modèles culturels peut améliorer l’identification de sous-groupes de population et les réponses métaboliques à des régimes alimentaires durables.

L’application de cadres nutritionnels personnalisés et durables nécessite donc de prendre en compte les interconnexions entre ces trois composantes : adaptation génétique, systèmes alimentaires locaux et pratiques alimentaires culturelles (Roman et al., 2025). Ainsi, les régimes alimentaires traditionnels mexicains dits "milpa" illustrent comment les interactions à long terme entre les populations et les systèmes alimentaires locaux peuvent façonner les adaptations métaboliques. Les résultats du projet GENOMEX suggèrent que la variation génétique dans le métabolisme des glucides et des lipides reflète ces expositions historiques, soulignant un décalage potentiel avec les régimes alimentaires modernes déséquilibrés (Roman et al., 2024).

Dans l’ensemble, ces développements soulignent la nécessité de repenser la nutrition et les politiques alimentaires. Pour aller au-delà des modèles alimentaires uniformisés, il faudra intégrer les objectifs de durabilité aux fondements biologiques et culturels (gènes, régime alimentaire et culture alimentaire) qui façonnent les habitudes alimentaires des populations et le risque de maladies chroniques.

Sonia Roman Chercheuse en nutrition génomique
Centre des sciences de la santé de l’Université de Guadalajara
A propos de l’auteur

Basée à Jalisco (Mexique), Sonia Roman est une scientifique spécialisée en nutrition génomique appliquée à l’hépatologie au Centre des sciences de la santé de l’Université de Guadalajara. Ses recherches portent principalement sur les interventions nutritionnelles basées sur le génome à destination des Mexicains. Ses travaux visent à lutter contre l’obésité, le diabète de type 2 et la MASLD (Stéatose hépatique métabolique) en intégrant la diversité génétique, les pratiques alimentaires et la culture alimentaire.

Note de l’équipe Aprifel
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